Fatima Farheen Mirza : chronique décembre 2019

Version française

    Au cours d’un dîner à Vincennes, nous en sommes venus à évoquer les enseignants. Très vite il est apparu que nous avions tous eu un professeur qui nous avait touchés, qui avait changé nos vies. Nous avons échangé des anecdotes. L’une a raconté comment un professeur lui avait conseillé de prêter attention aux sens dont elle se servait quand elle découvrait un nouveau lieu, et comment depuis lors, elle avait appliqué cette leçon chaque fois qu’elle  observait le monde autour d’elle. Un autre nous a parlé du souvenir marquant que lui avait laissé une enseignante si gentille qu’elle lui avait donné l’impression que lui aussi il voulait être gentil, ne serait-ce que parce qu’elle le voyait comme quelqu’un  de bon. Moi, j’ai raconté l’histoire de ce professeur qui, me voyant totalement apathique devant mon travail scolaire, m’a prise en aparté, m’a encouragée, et défiée d’essayer, juste pour voir, juste pour me prouver quelque chose à moi-même. Cette conversation, à elle seule, a ravivé mon intérêt pour les études, et ma conviction que je pouvais activement préparer mon avenir.

    Un des aspects de la résidence Vincennes/Festival America implique la visite d’établissements scolaires autour de Vincennes et de Paris. Cela a été une expérience touchante et inoubliable qui m’a aussi permis de rencontrer des professeurs incroyables, visiblement totalement investis dans leur travail et dans l’évolution de leurs élèves. Pour eux, enseigner n’est pas qu’un emploi, c’est un acte de générosité. J’ai vu leur enthousiasme à l’idée de faire profiter leurs élèves d’une nouvelle expérience et combien ils connaissaient les goûts et les préférences de leurs élèves, cette entente et cette affection entre eux qui se fait sentir y compris dans les couloirs, longtemps avant que les élèves s’assoient en classe. J’ai vu l’attention qu’apportaient les professeurs aux thèmes qui allaient parler à leurs élèves, la conscience qu’ils avaient des différentes personnalités dans la salle. Ils savent qui est trop timide pour parler, et comment le faire sortir de sa coquille. Ou qui est perfectionniste et comment remettre en cause cette impulsion.      Au cours du dîner, nous avions parlé avec respect et affection des professeurs qui avaient changé nos vies. Mais maintenant que je me suis retrouvée à plusieurs reprises de l’autre côté du bureau, j’ai compris qu’un élève peut aussi marquer un professeur pour longtemps. Dans mon cas, cet élève avait douze ans et il était de Brooklyn ; appelons le J. J refusait de participer à tous les exercices que je proposais. Il résistait même à une consigne simple ; dessiner quelque chose par exemple. J’ai bientôt compris qu’il s’était forgé une attitude ou l’avait peut-être endurcie en réaction aux professeurs qui le grondaient ou l’ignoraient quand il refusait de participer.     Notre premier déblocage fut modeste. La consigne était de dessiner une BD en réaction à un livre que nous lisions, et comme d’habitude, J. avait refusé de la suivre. Les élèves étaient si nombreux dans la classe qu’il était plus facile de l’ignorer et de se concentrer sur ceux qui travaillaient mais ce jour là je me suis donné comme objectif de le mettre au travail. A près de nombreuses négociations, nous sommes arrivés à un compromis : j’allais dessiner la BD à la condition que ce soit lui qui me dicte ce qu’il voulait y voir. La plus petite avancée peut se ressentir comme une victoire, et ce jour là, j’étais fière. Bientôt, tout doucement, quelque chose s’est ouvert en cet élève. Un jour, j’ai demandé à cette classe ce qu’était l’empathie : il a levé la main et a dit « la miséricorde » : réponse unique, inattendue et pleine de sagesse. Il avait souvent des ennuis parce qu’il embêtait sans arrêt ses camarades : un comportement inacceptable et parfois même cruel. Mais un jour, après qu’il avait dit pis que pendre de ce que mangeait un autre élève, en termes créatifs mais très méchants, plutôt que de lui demander de sortir, je décidais de lui donner un exercice supplémentaire. Il devait se servir de cette même voix pour écrire un poème décrivant des plats qu’il détestait. Bien sûr, il a commencé par résister, mais a fini par comprendre que l’exercice lui permettrait de refaire ce qu’il faisait déjà de toute façon. A la fin de l’heure, il a lu son poème tout haut et il était hilarant. Ses camarades ont éclaté de rire et il exultait.       Un des derniers jours de classe, j’ai dû m’absenter un moment. J’étais inquiète. Je savais que si je le laissais sans supervision, il allait être désagréable avec tous les autres élèves, gribouiller sur leurs cahiers, peut-être même jeter des objets. Mais quelque chose me dit de le nommer responsable de la classe jusqu’à mon retour. Tous les autres élèves ont protesté sur le champ, dressant la liste de toutes les raisons pour lesquelles il ne fallait pas le choisir, mais je m’en suis tenue à mon plan. Pendant toute mon absence je me suis demandé si j’avais commis une épouvantable erreur, si j’allais revenir dans une classe entière de gamins de douze ans en pleurs. Mais je n’oublierai jamais mon retour dans une classe silencieuse, où tous les élèves étaient au travail, et où J s’est levé immédiatement pour me dire que tout le monde s’était bien tenu. J’ai ri en mon for intérieur, sachant qu’il était le seul qui se conduisait mal, mais j’ai su à cet instant que J m’avait appris beaucoup plus que moi je ne lui ai appris.   

Traduction: Dominique Chevallier

Version originale

    At a dinner party in Vincennes, the conversation turned to teachers. Soon it became apparent: everybody had a teacher who had touched them, changed their life. We shared our stories. One person spoke of how a teacher had advised her to pay attention to her senses when visiting a new place, and how it’s a lesson she has carried when observing the world around her since then. Another spoke of a powerful feeling he remembered of a teacher who was so kind that she gave him the impression of wanting to be kind also, wanting to be good if only because she saw him as good. I shared the story of my high school teacher who, upon seeing my apathy for my studies, took me aside and encouraged and challenged me to try, just to see what would happen, just to prove something to myself. It was a conversation that single-handedly renewed my interest in my education, and my belief that I could actively work towards a future I wanted.      Part of my Festival America residency has involved visiting the classrooms around Vincennes and Paris. It has been a moving and unforgettable experience, but it has also allowed me to meet incredible teachers—who are so clearly invested in their work, and the growth of their students. To them, teaching is not just a job or vocation, but an act of generosity. I’ve seen how excited they are to introduce their students to a new experience, or how clear it is that they know the tastes and preferences of their students. The camaraderie and care between them that is felt even in the hallways, long before the students take their seat. I’ve seen how concerned teachers are about the themes their students will relate to, as well as how aware they are of the personalities in the room. They know which students are too shy to speak, and how to bring them out of their shell. Or which students are perfectionists and how to challenge this impulse in them. 

    At the dinner party, we had spoken with reverence and affection of the teachers who had changed our lives. But now that I’ve been on the other side of the classroom a few times, I’ve realized how it is equally true that a student can leave a lasting impression on the teacher. For me, this student was a twelve year old in Brooklyn—let’s call him J. J refused to participate in any exercise I gave. Even a simple assignment—draw something—was met with resistance. Soon, I realized he had formed, or maybe hardened, his attitude in response to teachers who scolded him or ignored him when he refused to participate.  Our first breakthrough was small. The assignment was to draw a comic strip in response to a book we read, and as usual, J refused. There were so many students in the classroom that it was easier to overlook him and concentrate on the ones who were working, but for some reason that day I made it my goal to get him to work. After much back and forth, we reached a compromise—I would draw the comic strip, as long as he dictated what he wanted it to be. The smallest growth can feel like a victory, and that day I was proud. Soon, slowly, something opened in this student. Once, I asked the class what empathy is, and he raised his hand and said, “Mercy”—an answer that was both unique, unexpected, and wise. He was often in trouble for relentlessly teasing his fellow students—behavior that was inappropriate and sometimes even cruel. But one time, after he offended a student’s food using very creative but mean language, I decided instead of asking him to sit out, I would give him an extra assignment. He was to apply the creative voice he used to tease his classmate to a poem, and write a poem that describes food he dislikes. Of course, at first, he resisted, but eventually realized the assignment would allow him to do what he was doing anyway. By the end of the class he read his poem out loud and it was hilarious. His classmates laughed and he beamed.  One of the last days of class, I had to step outside to run an errand. I was worried. I knew if I left him unattended, he would bother all of his classmates, scribble on their papers, maybe even throw something. But something asked me to put him in charge until I got back. All of the other students immediately complained, started listing all the reasons he was a bad choice for the leader, but I stuck to my plan. The entire time I ran the errand I wondered if I made a horrible mistake, if I’d come back to a classroom of crying twelve year olds. But I’ll never forget entering the hushed classroom—all the students working diligently—and seeing J stand up immediately, telling me everyone had behaved perfectly. I laughed to myself, knowing he was the only one who ever misbehaved, but knew in that moment that J had taught me much more than I taught him.