Fatima Farheen Mirza : chronique octobre 2019

Traduction française

Lors de ma première soirée à Vincennes, tout en défaisant mes valises, je me demandais ce qui faisait que « quelque part » devenait « chez soi ». Le soleil déclinait et la réalité du déménagement avait fini par me rattraper : je ne connaissais pratiquement personne en France. Je ne parlais pas la langue. Et malgré mon enthousiasme pour ce cadeau qui m’était fait de temps et d’espace pour m’embarquer dans un nouveau projet d’écriture, la vérité était que j’en étais tellement au début du processus de création que le projet lui-même m’était encore aussi peu familier que la ville dans laquelle je me retrouvais. Un court instant, j’ai eu le mal du pays et j’ai compris que ce que je voulais, c’était me sentir enracinée – à la fois dans la fiction et dans la vie – et que je n’étais pas sûre de comment m’y prendre.

Cela fait à présent deux semaines que je suis ici, et c’est surprenant de voir comment un rythme s’établit, et combien il suffit de peu de choses pour se sentir lié à un nouveau lieu. Et j’ai eu la chance de me rendre compte à quel point ce lien dépendait de la simple gentillesse de parfaits étrangers. Mon premier objectif était d’organiser consciemment l’emploi du temps que je voulais suivre à Vincennes. Mon éloignement des obligations de ma vie à Brooklyn était l’occasion de prendre le temps de réfléchir : quel genre de planning voulais-je instaurer, puisque je pouvais partir de zéro ? Cela m’a aidée à m’adapter et à créer l’espace nécessaire au développement de ce nouveau projet. Le matin, j’ouvre les fenêtres, et je laisse entrer le son des enfants qui jouent dans la cour d’école. Je prépare mon café, m’assieds devant un bol de fruits frais, de yaourt et de muesli : toutes bonnes choses achetées au marché du centre-ville. Je suis tombée amoureuse des figues, encore de saison, des pêches, du yaourt au citron fait avec des zestes qui n’a rien à voir avec les yaourts que je trouve à New York. En France, j’ai l’impression que ce qui se mange est préparé avec une attention telle qu’elle est sensible au moment où l’on mange ce qui transforme un simple petit-déjeuner en expérience, en petite joie.

Pendant la première moitié de la journée, je mets de côté mon téléphone et mon ordinateur, je m’assieds à ma table de cuisine munie simplement de mon journal, d’un stylo et de feuilles de papier. Je me force à rester assise devant la page blanche, et à garder patience devant ces lignes que je n’écris que pour les biffer ensuite. Écrire, c’est lutter contre soi-même, d’abord en ce qu’on essaie de comprendre de ses personnages, de leur nature et donc de sa propre nature et du monde, mais c’est aussi lutter contre le réflexe qui consiste à se détourner de la page et à se laisser distraire par tout ce qui n’est pas écrire. C’est trop impressionnant de me dire ‘ j’écris ’, alors je me dis que je ne fais que travailler sur des ‘paragraphes’. Petit à petit, les ‘paragraphes’ s’accumulent, ce qui m’enchante et me terrifie à la fois, car je ne me suis plus essayée à la fiction depuis que j’ai fini mon roman qui est paru l’an dernier. Lentement, les questions que je me pose sur mon projet s’éclaircissent, et j’espère que connaître les questions me mènera bientôt à écrire pour rechercher une réponse. La deuxième partie de la journée je prends mes livres et mon sac à dos et je pars explorer. J’aime beaucoup le club de gym tout proche, où je peux participer à des cours enseignés en français. Cela m’amuse de regarder autour de moi pour voir ce que font les autres et ainsi suivre les instructions. J’aime me promener dans le Bois de Vincennes : le Parc Floral qui regorge de fleurs magnifiques, le lac entouré de bancs, les familles et amis réunis autour d’un pique-nique. Je retourne déjà dans mes boulangeries, mes épiceries, mes fromageries préférées, stimulée par les amitiés et la familiarité qui s’expriment chaque fois que j’y entre. Au début, je ne pouvais que pointer du doigt ce que je voulais dans la vitrine et bafouiller quelque chose en anglais, mais maintenant je peux dire quelques phrases très simples: j’aimerais… merci… à bientôt…

Mais l’expérience de loin la plus marquante a été d’apprécier la gentillesse que m’ont prodiguée des étrangers. C’est une leçon que j’emporterai avec moi, qui me sera source de courage si je me retrouve seule dans un nouvel endroit, et qui me servira de référence dans mes rapports avec les autres. À la fromagerie, j’ai rencontré une dame qui s’est rendu compte que je ne parlais pas français, et qui m’a demandé de lui décrire les fromages que j’aimais pour qu’elle puisse m’indiquer quoi choisir. Elle est ensuite sortie avec moi et m’a dit où aller m’acheter des vivres pour mon prochain repas. Quand je suis retournée à la fromagerie, ils se sont souvenus que je ne mangeais pas de porc quand ils m’ont fait des suggestions. Quand je me suis coupée le doigt sur un verre brisé, les pharmaciens du coin m’ont consolée et se sont occupés de ma blessure, bien que nous puissions à peine communiquer ensemble. Quand j’ai commandé un café, au début du mois, j’ai dit au patron que j’essayais d’apprendre un peu de français. Depuis, à chaque fois que je vais au café, il prend bien soin de m’apprendre une nouvelle phrase. Et puis il y a la bienveillance des responsables de la résidence et du Festival qui ont rendu tout cela possible, en particulier Dominique qui m’a aidée dans tous les aspects pratiques de l’installation à Vincennes et dans ce qui fait plaisir aussi, en m’indiquant les boulangeries les plus proches ou les meilleurs endroits où se procurer un dessert. Elle m’a emmenée faire une promenade en voiture à Paris de nuit, et a préparé la chose de telle sorte que nous arrivions à la Tour Eiffel quand elle s’est mise à scintiller. Je ne l’avais jamais vue de près. Et je ne savais pas qu’elle étincelait! Ces gestes simples vous font sentir complètement chez vous, et quoique brefs, vous font dépasser tout sentiment de mal du pays. En regardant la Tour, je me suis souvenue du journal que je tenais quand j’avais 14 ans, qui avait une image de la Tour Eiffel en couverture. La jeune Fatima n’aurait jamais pu imaginer que des années plus tard, c’était l’écriture qui l’amènerait en France pour voir la Tour en vrai, ni que ce serait la plus simple des gentillesses qui nourrirait et ferait étinceler son séjour ici.

Texte original

As I unpacked on my first night in Vincennes, I wondered what made a place a home. The sun was setting and the reality of the move had finally caught up to me: I hardly knew anyone in France. I did not speak the language. And though I’d been excited for the gift of time and space to embark upon a new writing project, the truth was I was so early in the creative process, that the project itself was as unfamiliar to me as the city I found myself in. Briefly, I felt homesick and I realized what I wanted was to feel rooted— both in fiction and in life—and I was not sure how I’d manage. 

I’ve now been here for two weeks, and it has been surprising to see how a rhythm is created, and how little it takes to feel connected to a new place. And I’ve been lucky to realize how much that connection depends on the simple kindness of strangers.

    My first goal was to be very conscious about setting my routine in Vincennes. I took being away from the demands of my life in Brooklyn as an opportunity to pause and consider: what kind of schedule do I want to set, when I can set it from scratch? Doing so has helped me adjust and create space for a new project to germinate. In the mornings, I open the windows and let the sound of schoolchildren playing in. I make my coffee, sit with a bowl of washed fruit, yogurt and granola—all goodies I’ve gathered from the markets in the city center. I’ve fallen for the figs still in season, the peaches, the lemon yogurt made with the zest of a lemon that is unlike any yogurt I can find in New York. In France, it seems to me that food is prepared with such care, and it is a care sensed when consumed, making even simple breakfasts an experience, a small joy. For the first half of the day, I put away my phone and my computer, and sit at my kitchen table with only my journal, pen, sheets of paper. I am forcing myself to sit with the blank page, and being patient with the lines I write only to scratch out later. Writing is wrestling with yourself, both in what you are trying to understand about your characters, their nature and therefore our nature, and the world; but it is also about wrestling with your own impulse to look away from the page and distract yourself with anything other than writing. It is too daunting if I tell myself ‘I am writing’, so I tell myself that I am only working on ‘paragraphs’. Slowly the ‘paragraphs’ accumulate, and I am thrilled and terrified of them, as I’ve not attempted fiction in earnest since completing my novel, which came out a year ago. Slowly, the questions I have about the projects are becoming clearer, and I hope that knowing the questions will soon guide me in writing towards an answer. The latter half of the day has been spent setting out with my books and backpack to explore. I’ve loved the gym nearby, where I can attend classes taught in French. It makes me laugh to look around and see what everyone else is doing for some direction. I’ve loved wandering the forest of Vincennes: the botanical gardens blooming with gorgeous flowers, the lake lined with park benches, the families and friends gathering to picnic. I’ve returned to my favorite bakeries and groceries and cheese shops, buoyed by the friendships and familiarity forming each time I enter. At first, I could only point to what I wanted from behind the glass, mumble something in English, but now I can speak very simple sentences in French: I would like.... thank you… I hope to see you soon...

But by far, the meaningful experience has been realizing the value of the kindness of strangers. It is a lesson I will take with me, one that will be a source of courage if I ever find myself alone somewhere new, and one that will serve as an instruction as I interact with others. At the cheese shop, I met a woman who realized I did not speak French, and she asked me to describe what kind of cheese I liked so that she could point me out what to try. Later she walked with me and told me where else I could go to gather groceries for my meal. When I returned to the cheese shop for lunch items, they remembered I do not eat ham when making suggestions. When I cut my finger on a shattered glass, pharmacists nearby comforted me and cared for my wound, even though we could hardly communicate with one another. When ordering coffee at the start of the month, I told the owner of the café I was trying to learn a little French. Each time I’ve walked in since, he’s made sure to teach me a new line. And then there is the care of the residency and Festival that has made this possible, especially Dominique, who helped me settle into the practical aspects of living here as well as the pleasurable—pointing out the closest bakeries and best places to get desert. She took me on a night ride through Paris, timing it just right so that we came across the Eiffel Tower as it sparkled. I’d never seen it up close. Nor known it could glitter like that. It’s these simple gestures can make you feel absolutely at home, and though they are brief, can carry you past any feeling of homesickness. As I watched the tower, I remembered my journal from when I was fourteen, which featured the Eiffel Tower on the cover. Young Fatima would never have imagined that, years later, it was writing that would bring her to France to see the sight in person, or that it would be simplest kindnesses that would sustain and make sparkle the time there.