Fatima Farheen Mirza : chronique novembre 2019

Version française, traduite par Dominique Chevalier

Dans le train, j’ai entendu une dame raconter à son voisin la peur panique et irrationnelle qu’éprouvait sa mère pour les chats : sa mère hurlait dès qu’un chat approchait, et pendant son enfance, elle-même n’avait jamais ressenti d’affection particulière pour les chats, mais pas de terreur vis-à-vis d’eux non plus.

    « Mais aujourd’hui, quand je vois mes enfants – eux aussi ont peur des chats ! Je n’ai pas la même réaction que ma mère, et pourtant ils ont sûrement dû me voir me raidir en présence de chats, sentir que je n’aimais pas être à proximité, et ils ont en quelque sorte absorbé cette réaction. » Je regardais par la vitre. Je me rendais à Nice, où j’allais explorer la côte et visiter Saint Paul de Vence, où James Baldwin, un de mes auteurs préférés, avait vécu et écrit pendant de nombreuses années. Quand le fait d’essayer de comprendre quelque chose tourne à l’obsession, on en trouve des exemples partout, et ce mois-ci, c’était la question de l’héritage qui me tournait dans la tête : quelles séquelles nos ancêtres nous lèguent-ils ? Quels espoirs, quelles peurs ? Quels schémas de pensée recevons-nous en héritage ?

    Je venais de lire une étude fascinante sur des souris soumises à un choc électrique chaque fois qu’on les exposait au parfum de fleurs de cerisier. L’imagerie de leur cerveau révélait que les zones associées au discernement des odeurs s’étaient étendues, les rendant plus réactives aux nuances de ce qui les menaçait. Mais ce qui m’avait intéressée était la révélation des effets deux générations plus tard, au travers d’expériences faites sur les « petits-enfants » des souris d’origine. Même quand elles n’avaient subi aucune association avec ce parfum, ni aucun choc électrique, la présence de cette odeur même les faisait sursauter et elles tressaillaient tandis que les autres souris autour d’elles n’étaient pas affectées.

    Pendant deux ans j’ai vécu à Brooklyn avec ma meilleure amie et chaque fois que je sortais quelque chose du frigo, je vérifiais la date d’expiration et je reniflais le produit avant de me décider à le manger. Je n’avais pas conscience de ce tic avant que mon amie ne se mette à rire et à me taquiner, et alors seulement je me suis rendue compte que ce comportement était peut-être un peu bizarre, qu’il s’agissait peut-être d’une peur irrationnelle. Elle me rassura sur le fait que la nourriture conservée au frigo était parfaitement saine. Des années plus tard, mon père m’a rendu visite, et quand j’ai sorti un yaourt du frigo, il m’a demandé si j’avais bien vérifié la date d’expiration. C’est à ce moment là seulement que je me suis demandé si cette habitude particulière, que j’avais toujours crue mienne, n’était pas en fait une peur que je partageais avec mon père, et avec dieu sait combien de générations avant lui.

    Nous avons tant de mal à comprendre le mystérieux de nos propres vies, à suivre le fil qui fait que nous sommes devenus ce que nous sommes, ou que nous changeons notre entourage comme notre entourage nous change. Voilà qui doit donc être un des attraits de la fiction : dans une histoire, on peut souligner ces fils, puis les suivre, les tisser ensemble. Dans la vie, une femme dans un train n’a aucune idée qu’une étrangère a surpris son observation, ni que c’est cette observation même que l’étrangère essaie de comprendre.

    Une partie de moi se demande si ce besoin de chercher des explications ou une source (pourquoi mes enfants ont-ils peur des chats, pourquoi ai-je une crainte si paranoïaque que la nourriture soit pourrie, pourquoi constatons-nous une accélération des politiques poussées par la peur, la division, la manipulation du public pour lui faire craindre « l’Autre » et le rendre responsable de tous les problèmes) n’est pas lié certes au fait de se comprendre soi-même et de comprendre sa propre histoire mais est peut-être aussi ancré dans le désir de casser ces schémas. Je ne sais pas. Et peut-être qu’il y a là un autre attrait de la fiction : on ne sait pas ce qu’on essaie de dire jusqu’à ce qu’on l’ait écrit, on ne connaît pas les raisons derrière nos instincts jusqu’à ce qu’on les suive, et qu’on arrive à une raison.

    Pendant que je me promenais à Saint Paul de Vence, j’essayais de m’imaginer à quoi ressemblait la vie de Baldwin là-bas. J’ai demandé où était sa maison, mais j’ai été déçue d’apprendre qu’elle avait été démolie plus tôt dans l’année. J’ai songé à tout ce qui est perdu si on ne fait pas l’effort de le conserver, de s’en souvenir. J’ai parcouru les rues pavées en pente, et j’ai adoré la façon dont mon esprit s’est apaisé. Le dernier jour, j’ai visité l’hôtel que Baldwin avait fréquenté et j’ai eu la surprise de découvrir que la dernière personne avec qui j’ai parlé avant mon départ l’avait connu. Il était barman à l’hôtel au début des années quatre-vingt. Baldwin avait un rire formidable, m’a-t-il dit, et bon cœur ; il était gentil avec tout le monde, il commandait toujours du vin, il préférait le blanc au rouge, et parfois le rosé.

Version originale

    On the train I overheard a woman tell the passenger next to her about her mother’s great and irrational fear of cats. How her mother would shriek if a cat were near, and how growing up she never felt particularly fond of cats but wasn’t as terrified of them either.

    “But now when I see my children—they are scared of cats too! I don’t react like my mother would, but still they must have seen me tense up around cats, or dislike being around them, and they somehow absorbed it.”

    I looked out the window. I was heading to Nice, where I would explore the coast and also visit Saint Paul de Vence, where James Baldwin, one of my favorite authors, lived and wrote for many years. When you are obsessed with trying to understand something, examples of it are found everywhere, and this month it was questions of inheritance I’d been turning over: what legacies do we inherit from our ancestors? What hopes and fears? What pattern of thought have been passed on to us?

    I’d just read of a fascinating study conducted on mice who were shocked each time they were exposed to the scent of cherry blossoms. Brain imaging revealed that the areas associated with discerning the scent had expanded—making them better attuned to the nuances of what threatened them. But what interested me was what was revealed two generations later, through experiments conducted on the “grandchildren” of the original mice. Even when they had no associations or shock history with the scent, the very smell would startle them and they would flinch, while the other mice around them continued on, unbothered.

    For two years I lived in Brooklyn with my best friend and every time I pulled something from the fridge, I would check the expiration date, sniff the contents before deciding to eat it. I was unaware of even doing it until my friend began to laugh at me and tease me, and only then did it occur to me that maybe the behavior was odd, maybe it was a strange, irrational fear. She reassured me that of course the food kept in the refrigerator was just fine. Years later, my father visited me, and when I pulled the yoghurt from the fridge, he asked me if I checked the expiration date. Only then did I wonder if this particular habit, which I’d thought of as my own, was actually a fear I shared with my father, and who knows how many generations before him.

    We are so limited in understanding the mysterious of our own life, tracing how we become who we are, or how we change and are changed by those around us. This must be one of the draws of fiction then—in a story these threads can be outlined and then followed, woven together. In life, a woman on a train has no clue that a stranger has overheard her observation, or that it is the very observation the stranger is trying to understand.

 A part of me wonders if the impulse to look back for explanations, a source (why do my children fear cats, why am I so paranoid about rotting food, why are we seeing an acceleration of politics driven by fear, divisiveness, of manipulating the public to fear and blame for their problems “the Other”) is to not only understand ourselves and our histories better, but if it might also be rooted in a desire to try and break these patterns. I don’t know. And maybe that is another draw of fiction—that one does not know what one is trying to say until it is written, does not know what the reasons for our instincts are until those instinct are followed, and a reason is arrived at.

    Walking around St. Paul de Vence, I tried to picture what it was like for Baldwin to live there. I asked around for where his house was, and was disappointed to find that it had been torn down earlier this year. I thought of how much is lost if not actively preserved, remembered. I walked around the hilly, cobbled streets, and loved the way my mind quieted. On my last day there, I visited the hotel Baldwin frequented and was surprised to find that the last person I spoke to before leaving, had known him. He had been the bartender at the hotel in the early eighties. Baldwin had a great laugh, he told me, a gentle heart, he was kind to everyone, he ordered wine every time, he preferred white to red, and sometimes rosé.