Château de Vincennes : La Tour du Village

© Serge Clairet

Château de Vincennes, Tour du village

Découvrez grâce à l’historienne Odile Bordaz l’histoire et l’architecture d’un élément éminent du paysage architectural local : la Tour du Village, porte d’entrée du château pour les Vincennois. Avec ses 42 m de haut, son architecture et son décor sculpté d’une qualité exceptionnelle, la Tour du Village est la plus importante des 9 tours du mur d’enceinte de Charles V. C’est aussi la seule à subsister aujourd’hui dans son élévation d’origine et en grande partie dans sa structure.

Le nombre de ses fenêtres, la présence à ses différents étages de cheminées monumentales, l’ampleur des salles et la beauté de leurs éléments décoratifs témoignent de l’affectation de cette tour dès l’origine.

En effet, il ne s’agissait pas d’une simple tour-porte, lieu de passage et de guet, mais aussi et surtout d’un espace qui avait une fonction résidentielle, à l’entrée du château royal.

Charles V, on le sait, avait voulu faire de Vincennes, domaine fortifié aux portes de Paris, le lieu privilégié du pouvoir monarchique, à la fois siège du gouvernement et résidence d’agrément.

Comme l’a souligné Jean Chapelot, "La Tour du Village, d’une surface supérieure à celle du donjon", est "d’une qualité exceptionnelle et elle devait abriter au premier étage, dans un appartement d’une qualité et d’une ampleur remarquables, un personnage de premier plan"

La Tour du Village servait de logement au "capitaine" du château.

Des planchers sont venus, au fil des siècles et des aménagements successifs, couper les volumes des salles, si bien qu’aujourd’hui 4 étages, plus le rez-de-chaussée et l’entresol, se superposent dans la tour. Un ample escalier en vis logé dans la tourelle sud-ouest dessert chaque niveau. Une autre tourelle située à l’angle sud-est est vide. La présence de latrines à chaque étage confirme la fonction de résidence de la tour, outre la présence des gardes chargés du guet.

Les différents étages de la Tour du Village

Le rez-de-chaussée est divisé en deux parties latérales par le porche de l’entrée principale du château, faisant suite au pont dormant et au pont-levis qui permettent de franchir les fossés. Une grande arcade surmonte ce passage.

Au-dessus de l’entresol qui prend le jour au niveau supérieur de la voûte, se trouve la vaste salle du premier étage. Elle possède deux cheminées : l’une de dimensions monumentales, au décor sculpté de figures d’anges et d’une guirlande de feuillages, l’autre, la plus petite, sans décor. Un corridor sans issue court dans l’épaisseur du mur. Cette salle donne du côté sud sur le chemin de ronde. La porte qui en permet l’accès a été ouverte dans le mur d’une niche à mâchicoulis, dont le renforcement forme à cet endroit-là une terrasse au centre de la façade, dans l’axe de l’allée centrale du château.

Le deuxième étage, aménagé ultérieurement, constituait au temps de Charles V la partie sommitale de la salle du premier étage. On peut ainsi y admirer aisément les sculptures des corbeaux.

Au troisième étage , un corridor voûté, creusé dans l’épaisseur du mur, conduit à une petite pièce adjacente à la grande salle et aux latrines. La vaste salle devait, dans le projet initial, être la dernière et supporter la plate-forme supérieure, si l’on en juge d’après les colonnes demi-engagées dans les murs, qui traversent désormais le plancher du quatrième étage où se trouvent leurs chapiteaux.

Néanmoins, la décision de créer cet étage supérieur a certainement été prise très tôt, car la salle du quatrième étage est pourvue d’une cheminée monumentale et de latrines. Comme l’a souligné François de Fossa : "Il y a tout lieu de croire que cette disposition a été changée au cours même de la construction et qu’il y a eu, à ce moment, un repentir."

Selon une tradition, la salle du quatrième étage aurait vraisemblablement servi de chapelle à une époque tardive (XVIIIe ou XIXe siècle). Outre les chapiteaux de demi-colonnes, cette salle abrite le mécanisme de l’horloge, "faite par Pépin, horloger à Paris, (en) 1768" et implantée à la Tour du Village en 1818. C’est à cette date que remonte le campanile qui domine la façade sud de la tour.

Il a été construit pour y installer la cloche commandée par Charles V en 1369 et qui sonnait les heures au-dessus du cabinet de travail du roi, au Châtelet. Deux cloches beaucoup plus petites lui avaient été adjointes à la Tour du Village, l’une sonnant les demi-heures, l’autres les quartes. Comme l’indiquent leurs inscriptions, elles ont été fondues "l’an 1819, par Lepaute, horloger".

Le nom de Lepaute figure sur les deux cadrans, mais avec des dates différentes, l’un 1768, l’autre 1818. Au début des travaux, un seul cadran avait été prévu, sur la cour du château, destiné aux militaires, mais les habitants de Vincennes en réclamèrent un du côté de la ville, d’où l’installation d’un second cadran sur le côté nord de la tour en 1822.

Le niveau des combles précède la plateforme qui couronne la tour , d’où l’on bénéficie d’une vue particulièrement intéressante sur le château et sur la ville de Vincennes. Cette plate-forme est relativement récente puisqu’elle ne date que des travaux de restauration de 1858. Jusqu’à cette date, et depuis le règne de Louis XIIII, le couronnement de la Tour du Village consistait en un toit à double pente.

Comment se présentait-il au temps de Charles V ? Les documents ne permettent pas de le définir avec précision.

Le décor sculpté de la tour du Village

Hormis la qualité de son architecture et l’ampleur de sa structure, l’élément le plus remarquable de la tour du Village réside dans son décor sculpté . Sur la façade nord, l’installation du nouveau cadran a détruit l’essentiel de la niche où se trouvaient des statues ; il n’en subsiste que les piédestaux et deux anges thuriféraires qui surmontaient la niche. Lors de récents travaux de rénovation, les originaux ont été déposés dans la Sainte-Chapelle du château et remplacés par des copies.

Cette façade nord conserve au-dessus de l’entrée des consoles sculptées de figures de prophètes et d’anges musiciens, remarquables exemples de la sculpture de la fin du XIVe siècle.
Bien qu’en partie dissimulées par le mécanisme du pont-levis, des sculptures sont visibles sous le porche ; placées à la retombée des voûtes, elles représentent des anges musiciens.

Prophètes et moines alternent sur les murs plats. Le réalisme des visages, le traitement des drapés sont d’une telle qualité que le nom de Claus Sluter a été évoqué à leur sujet.

Revenons dans la salle du deuxième étage de la tour, celle où quatre corbeaux soutiennent les poutres du plafond.

Quatre prophètes y sont sculptés de main de maître. […] Cet ensemble constitue l’un des plus aboutis du château.

Affectations successives de la tour du Village

© P.-Y. Jan / Aurianne studio

Alors que depuis le règne de Louis XIV la tour du Bois avait supplanté la tour du Village comme entrée principale du château, le roi et la cour accédant depuis l’esplanade aux pavillons royaux édifiés au XVIIe siècle dans la partie méridionale du domaine, les dernières décennies du XVIIIe siècle faillirent être fatales au château de Vincennes, alors promis à la démolition.

Laissé à l’abandon, il ne dut sa survie qu’à la vocation militaire qui lui fut attribuée.

Lorsque Napoléon Ier décida de faire raser les tours du mur d’enceinte, avec le projet d’y installer des pièces d’artillerie, deux seulement échappèrent à la destruction : la tour du Bois, transformée en arc de triomphe par Louis Le Vau au XVIIe siècle, et la tour du Village, la mieux conservée de toutes, qui retrouvera au cours du XIXe siècle son rôle de tour principale.

Compte tenu même de son état, la tour du Village ne fit l’objet que de travaux de restauration sommaires en 1808, tant la tâche était considérable sur le reste du domaine. Malheureusement, les ouragans qui frappèrent à plusieurs reprises le château au cours de l’hiver 1818 (les 12 janvier, 18 février et 7 mars) l’endommagèrent sérieusement, arrachant tous les plombs de la toiture, enlevant un quart du faîtage.

Les architectes chargés de réparer ces dégâts ne passèrent pas une inspection suffisante du gros œuvre et établirent, pour supporter une nouvelle charpente de la toiture, une voûte surbaissée en briques, dont les points d’appui manquaient de solidité.

Sous le Second Empire, alors que la tour du Village abritait les prisons et les salles de police militaires, une catastrophe endeuilla les lieux et ses occupants. Dans la nuit du 28 au 29 novembre 1857, à 2 heures et demie du matin, la tour s’écroula, faisant 18 victimes. C’est la voûte en briques, mal reconstruite, qui s’effondra la première, entraînant la chute d’une seconde voûte, puis celle des planchers qui divisaient en trois niveaux la salle du premier étage, subdivisée en cellules. Celles-ci n’étaient heureusement pas toutes occupées à ce moment-là.

Le maréchal Magnan, ministre de la Guerre, et le général Soumain, commandant de la place de Paris, dirigèrent eux-mêmes les travaux de recherche et de déblaiement. Après cette catastrophe, Viollet-le-Duc fut chargé de la restauration de la tour du Village, dont les travaux durèrent sept ans. Comme l’a relevé François de Fossa, "presque toutes les sculptures furent refaites ou restaurées à ce moment".

À la fin du XIXe et au début du XXe siècle, avant la Première Guerre mondiale, la tour du Village servit de magasin à l’artillerie et un corps de garde occupa le rez-de-chaussée.

Au cours des dernières décennies du XXe siècle, alors que son statut administratif faisait l’objet de négociations entre les différentes autorités de tutelle (administration des Beaux-Arts et ministère de la Guerre), la tour du Village a connu de nouvelles affectations.

L’accueil et le comptoir de vente, puis les ateliers du patrimoine de la Caisse nationale des monuments historiques et des sites, établissement chargé de l’ouverture au public du monument, ont occupé la partie ouest du rez-de-chaussée, tandis qu’une antenne du poste de sécurité de la Défense demeurait dans la partie est.

L’IVT (International Visual Theater) a longtemps résidé aux deux premiers niveaux du bâtiment. Un service dépendant du CNRS, le Bureau d’archéologie antique, se trouvait au troisième étage.

Au début des années 2000, dans l’attente de travaux de restauration intérieurs, la tour a été vidée de ces différents services et leurs occupants ont dû quitter les lieux. Quant au niveau qui conserve le mécanisme de l’horloge, il était resté inoccupé.

Travaux de restauration

© Serge Clairet

D’importants travaux de restauration ont été conduits à la tour du Village au cours des années 1990 et 2000. Ils ont concerné l’extérieur de l’édifice, les murs de façades, d’où plusieurs pierres s’étaient détachées, chutant dans les fossés et sur le passage piétonnier, heureusement sans conséquences graves.

Ces travaux de restauration se sont accompagnés d’importantes études scientifique (relevés des marques de tailleurs de pierre, entre autres) et de fouilles archéologiques, conduites par l’équipe de Jean Chapelot.

Le creusement des fossés a permis de retrouver le niveau ancien et de redécouvrir dans toute sa hauteur cette tour du Village, dont les superbes sous-sols voûtés communiquent de plain-pied avec les fossés.

Du côté du porche d’entrée, en 2003, le mécanisme du pont-levis a été remis en place, mais non pas en fonctionnement.

La barrière avec gyrophare qui avait longtemps barré l’entrée du château a été ôtée et remplacée par un plot amovible destiné à canaliser l’accès des véhicules. Les piétons sont toujours invités à emprunter la petite passerelle qui conduit à l’ancien passage voûté percé dans le mur nord-ouest de la tour.

Lieu de passage entre la ville et le château, dont elle constitue plus que jamais l’entrée principale, riche d’espaces à mettre en valeur, la tour du Village se dresse au-dessus des fossés nord du château, le long de l’avenue de Paris, comme un signal d’appel à entrer dans le château, ce "vieux fort", en langage militaire, pour le distinguer du Fort neuf voisin, afin d’y découvrir un patrimoine exceptionnel, témoin de dix siècles d’histoire de France.

Texte d’Odile Bordaz. Historienne et docteur en histoire de l’art, auteur de plusieurs ouvrages et romancière, Odile Bordaz, conservatrice du patrimoine, a notamment été administratrice du château de Vincennes. Elle exerce actuellement les fonctions de chef de service aux Archives nationales.

Bibliographie.

  • Jean Chapelot, Programme scientifique de présentation au public du château de Vincennes, janvier 2005.
  • François de Fossa, Le Château de Vincennes, 1909.
  • Les sculptures cachées du château de Vincennes, catalogue de l’exposition, juin 2010.

 

 

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