Wells Tower : chronique de novembre 2013

Voilà six semaines que je séjourne à Vincennes, et je me sens envahi par un état d'esprit particulier dont j'espère qu'il existe un mot en français pour le qualifier.

Ce mot, s'il existe, devrait décrire la nostalgie d'une époque récente où l'on vivait sans raison dans la confusion, l'exil volontaire et la peur. Pour moi, cela correspond au début septembre, à mon arrivée, lorsque pendant bien des jours, je n'osais quitter mon appartement. Voyez-vous, je ne suis pas de ces Américains qui, lorsqu'ils sont en France, paradent de tous côtés en criant des ordres en anglais à des serveurs ou autres interlocuteurs. Je suis ce genre d'Américains qui détale de pas de porte en pas de porte terrorisé à l'idée de se retrouver obligé de bégayer en rougissant : "je ne parle pas français."

J'imagine qu'il est chose courante parmi les visiteurs non-francophones de ces beaux rivages d'être dans un état de frustration effondrée devant sa non-francitude, mais pour ceux d'entre nous qui font métier du langage, la douleur est particulièrement aigüe : le martyre de la peur de la page blanche qui a métastasé, et infecte des activités aussi simples que celle de s'acheter une miche de pain. Cependant, je crois qu'il y a une morale à tirer du fait de se sentir inférieur à tous les citoyens du cru, et à quasiment tous les chiens du cru, lesquels ont au moins une perception instinctive du mode impératif. Mais, à mon relatif soulagement, cette terreur commence à s'éloigner. Je sors un peu plus ces jours-ci et je me recroqueville un peu moins à mon bureau. J'ai réussi à mener à bien quelques transactions simples dans votre langue élégante. Vous avez pu m'entendre, chez Picard, me vanter longuement d'avoir apporté mon propre sac à provision. Ces journées de septembre où le fait d'aller au supermarché ressemblait à une aventure risquée me manquent, mais la langue que j'entends tous les jours dans la rue continue à avoir quelque chose de magique. Je suis étonné, par exemple, qu'un enfant de quatre ans entendu en train de débiter des nombres à sa mère dans le parc sache que 97, c'est quatre fois vingt plus dix-sept !
De plus, et fort heureusement, la forme d'aphasie dont je souffre est soignable. Trois fois par semaine, je me transporte à Paris pour mon cours de français. Ma classe réchaufferait le cœur des fondateurs des Nations Unies. Nous formons un muesli humain d'Iraniens, de Britanniques, de Turkmènes, de Turcs, de Thaïs, de Coréens, d'Allemands, de Brésiliens, de Chinois, de Mongols, d'Américains, etc. Écouter cette tribu tenter à l'unisson de prononcer "fruits" vaut son pesant de cacahuètes. L'effet produit est celui de quatorze personnes simultanément piquées aux amygdales par des moucherons. Nos conversations sont bizarres et mystérieuses. Voici un certain nombre de remarques énigmatiques je j'ai prises en note pendant nos cours de la semaine dernière :

  • "En Allemagne, la tête de curé est une très bonne chose à manger."
  • "Quel est ce sport dans le parc où l'on lance des petits cochons? "
  • "Je suis ennuyeux et je veux boire du bain rouge."

À écouter assez longtemps ce genre de conversation, on perd peu à peu le sens de la réalité.

Le week-end dernier, des amis français, inquiets de mon état mental, m'ont invité à quitter quelques jours le travail et l'étude pour aller faire du vélo sur les bords de Loire. Nous partîmes de Tours le samedi matin. La piste cyclable, hors saison, était dépourvue de touristes et d'insectes, sauf un moucheron automnal solitaire qui, à la recherche de compagnie, me vola droit dans la gorge. Je lui en fus reconnaissant. J'ai passé un moment à pédaler fièrement, tout en prononçant "fruits" à la perfection.

Le temps sur la Loire fut l'opposé du miracle. Arrivés à Tours sous un ciel bleu resplendissant, nous montâmes en selle, et aussitôt, les cieux s'entrouvrirent et un nuage d'orage nous poursuivit tel un projecteur jusqu'à Chaumont-sur-Loire. Par plaisanterie, je crois, mes amis m'avaient dit de ne pas prendre d'imperméable, qu'on m'en fournirait un. Ce qu'on me donna était un manteau pour dame, rose et à la coupe seyante. Ils m'avaient aussi dit de n'apporter qu'un pantalon, une autre plaisanterie. Mon jean fut trempé dès les dix premières minutes de notre balade.

Malgré ma crainte d'aller contre les bonnes manières françaises, je n'eus d'autre choix, le deuxième jour, que de pédaler en pyjama. Il est bleu vif, et, avec l'imperméable rose, l'effet était osé. Plusieurs pécheurs, au bord de l'eau, me jetèrent un coup d'œil effaré, comme s'ils avaient trouvé un flamand rose barbu au bout de leur ligne. Mes amis s'esclaffaient, et en parlant aux pécheurs, m'apprirent une nouvelle expression. Je ne suis pas tout à fait sûr de ce qu'elle veut dire, mais je crois que les mots qu'il utilisaient étaient : "il n'est pas sortable".

Traduction : Dominique Chevallier

English text

Six weeks in Vincennes and I feel myself overtaken by a specific condition of the spirit for which I hope the French have a word. This word, if it exists, would describe nostalgia for a recent time when one was needlessly living in bewilderment, self-exile and fear. For me, this was early September, when I first arrived, and for many days, did not dare to leave my apartment. You see, I am not one of those Americans who, when in France, marches around shouting commands in English at waiters and counterpersons. I am the sort of American who scuttles from doorway to doorway in terror of any situation that might compel me to blushingly stammer "Je ne parle pas français."

Appalled frustration at one's Frenchlessness is common, I imagine, among non-francophone visitors to these shores, but for those of us who work with language for a living, the pain is especially acute—the agony of writer's block gone metastatic, infecting such simple acts as the purchase of a loaf of bread. And yet, I think that there is moral value in supposing oneself to be inferior to all local citizens, and most local dogs, who at least have an intuitive grasp of the imperative mood. But, to my mixed relief, the terror is beginning to subside. I venture out a little more these days and hunch at my desk a little less. I have managed a few simple transactions in your elegant tongue. You may have heard me in the Picard, bragging extensively about having brought my own grocery bag. I do miss those September days when a trip to the supermarket felt like a dangerous adventure, but the language I hear daily on the street remains a form of magic. I am astonished, for example, that a four year-old, overheard gibbering numbers to his mother in the park, knows that "ninety-seven" is four times twenty, plus seventeen.

And, mercifully, mine is a remediable form of aphasia. Three times a week I haul myself into Paris for French class. The class would be a heartening sight to the founders of the United Nations. We are a human muesli of Iranians, Brits, Turkmen, Turks, Thais, Koreans, Germans, Brazilians, Chinese, Mongolians, Americans, etc. Listening to this tribe attempting to unite in the proper pronunciation of "fruits" is worth price of admission. The effect is of fourteen people simultaneously struck on the tonsils by gnats. Our conversations are weird and mysterious. Here are a few enigmatic remarks I jotted down during our sessions last week:

  • "In Germany, the head of a priest is a very good thing to eat."
  • "What is this sport in the park where you throw little pigs?"
  • "I am boring and I want to drink a red bath."

Listen to enough of this kind of talk, and your grasp on reality begins to slip. This past weekend, some French friends, worried about my state of mind, invited me to take a couple of days away from work and study to go cycling along the Loire. We set off from Tours on a Saturday morning. The off-season bikeway was empty of tourists and insects, save a lonely autumn gnat who, seeking company, flew into my throat. For this, I was grateful. I spent a proud interval pedaling along, pronouncing "fruits" perfectly.

The weather on the Loire was the opposite of a miracle. We arrived by in Tours under skies of flawless blue, but soon after we were asaddle, the heavens opened and a storm cloud followed us like a spotlight all the way to Chaumont-sur-Loire. As a joke, I think, my friends had told me not to bring a raincoat; one would be provided for me. What was provided was a ladies' coat, pink in color and of a shapely cut. They also told me to bring only one pair of trousers, another joke. My jeans were soaked through in the first ten minutes of our tour.

Fearful though I am of breaching French sumptuary laws, on the second day, I had no choice but to ride in my pajamas. They are a very bright blue and they paired daringly with the pink raincoat. Several riverside fishermen gave me a startled look, as though a bearded flamingo had fetched up on the end of their lines. My friends laughed and, in speaking to the fishermen, taught me some new vocabulary. I do not quite grasp the meaning, but I believe "Il n'est pas sortable" are the words they said.

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