Wells Tower : chronique de janvier 2014

Tous les deux ou trois ans, un écrivain américain spécialisé dans les arts de la table se rend en France, y remarque le nombre comparativement peu important d’obèses, et publie un livre de régime qui préconise l’usage de fromage, saucisson, pain, pâtisserie et vin au litre comme goûteuse alternative à l’intervention chirurgicale et à l’anneau gastrique.

Les pluies d’automne ont passé, cédant les après-midis à des hordes d’enfants qui se tamponnent allègrement sur la patinoire* . Le long de la rue de Fontenay, impossible d’échapper aux senteurs d’aiguilles de pin et de vin chaud . De retour du métro, tard le soir, même celui qui est résolu à haïr la période des fêtes se sent obscurément ému par les illuminations de Noël reflétées dans les rues désertes. Le moment où Vincennes est la plus adorable, voilà un temps qui en vaut un autre pour s’esquiver de la fête et repartir furtivement aux États-Unis.

Ces mois, d’exception et de persévérance, pendant lesquels je n’ai rien fait d’autre que m’efforcer de manier la langue –la mienne à mon bureau, la vôtre (mal) dans la rue – vont se conclure par un retour dans ma maison négligée des bois de Caroline du Nord. Il y a des gouttières à curer, des échelles d’où tomber, des bûches à couper et à empiler et un petit chien grognon, hérissé de ressentiments accumulés depuis septembre avec lequel il faudra faire la paix. Ce sera sans doute une consolation de pouvoir à nouveau parler aux serveurs sans bafouiller et sans rougir, et pourtant je crains que le retour ne soit difficile. Je me suis pris à aimer avoir l’Océan Atlantique entre moi et mon incompréhensible patrie, dont les pires appréhensions nationales sont qu’un jour ses citoyens puissent bénéficier de la sécurité sociale, ou puissent perdre le droit de posséder des bazookas et d’en faire usage. Ma foi, on n’y peut rien. Le billet d’avion est acheté, et je suppose que ce sera bon pour moi de quitter cette vie choyée. Un Américain qui vit à côté d’un vrai château et qui mange tous les jours du pain et du fromage qu’on n’achète pas emballés dans de la cellophane industrielle ne tarde pas à perdre le sens de qui il est.

Et donc, il faut commencer ce processus qui consiste à bourrer quatre mois d’existence dans deux valises. Les placards se vident et se résument à quelques cintres vides qui s’entrechoquent en jouant un carillon. Les piles de livres – mes principaux compagnons ici – rapetissent, puis disparaissent. Les preuves matérielles de cette belle idylle se réduisent à quelques trombones égarés et quelques tickets de métro usagés éparpillés par terre. Une nouvelle année se précipite vers nous, et il faut y faire face avec courage, bien que cette histoire de valises m’éveille à la douleur du temps révolu. Deux mille cinq cent quarante, voici le nombre d’heures que j’aurai passées ici et soixante-dix sept mille, le nombre de mots que j’ai écrits dans cet appartement confortable de la rue de la Jarry. Cela me semble à la fois un nombre extraordinaire et – au regard de la destruction qui attend la plupart d’entre eux au moment de la relecture – dérisoire.

La poignée de mots français que j’ai accumulés pendant mon séjour compte peut-être davantage pour moi. Il n’y en a sans doute guère plus que quelques petits milliers, quantité insuffisante pour avoir une conversation suivie avec un petit enfant ou d’ailleurs avec un cocker mais tout juste acceptable pour me permettre de déchiffrer avec hésitation les textes les plus simples de Maupassant, Zola et Camus. Je lis le français aussi facilement qu’on nagerait revêtu de pied en cap d’une armure, et pourtant je ne peux y résister. Cela renouvelle en moi le plaisir subversif de l’enfant qui s’émerveille que des signes noirs sur du papier aient le pouvoir de nous transporter dans des mondes dont nos parents – ou notre incapacité à prononcer le "r" français – nous auraient sinon interdit l’accès.

Je vais emporter un tas de livres de poche aux États-Unis, mais je trace la limite au béret et au tricot à rayures breton. Je ferai de mon mieux pour éviter de glisser des expressions françaises dans la conversation, ou de me plaindre à haute voix de ce que notre bibliothèque ou notre marché souffrent de la comparaison avec ceux de Vincennes. Peu de choses sont plus agaçantes que ces Américains qui transforment la France en royaume imaginaire où tout le monde s’intéresse à la nourriture et à la culture et où personne n’est ni borné ni trop gros. Mais je tiens à dire que le fait même de ma résidence continue de me surprendre. Que Vincennes et le Festival America aient jugé bon de faire venir un écrivain américain inconnu dans cette ville et de le soutenir dans son travail et dans sa consommation de fromage, me semble être la marque d’un endroit civilisé et généreux. Ma mélancolie d’avoir dû partir s’estompera vite, mais ma reconnaissance durera longtemps.

* en français dans le texte

Traduction : Dominique Chevallier

English text

The autumn rains have retreated, ceding the afternoons to the hordes of unsteady children, happily colliding on the patinoire . Along the Rue de Fontenay, the fragrances of pine cuttings and vin chaud are impossible to escape. Walking from the metro late in the evening, even one who is determined to loathe the holiday season finds himself obscurely stirred by the Christmas lights reflected on the empty streets. With Vincennes at a maximum of adorableness, now seems as good a time as any to duck out of the party and slink back to the United States.

These rarefied, sedulous, months during which I have done nothing but strive to wield language—mine at the desk, yours (badly) on the street—will conclude with a return to my neglected home in the North Carolina woods. There are gutters to clean and ladders to fall off of, firewood to split and stack, and a small, scabrous dog, brimming with resentments hoarded since September, who will have to be appeased. It will be a comfort, I suppose, to once again speak to waiters without stammering and blushing, though I'm afraid it may be a difficult return. I've grown to like having the Atlantic Ocean between myself and my baffling homeland, whose greatest national terrors are that our citizens may someday be able to afford health insurance or lose the right to own and operate bazookas. Well, it can't be helped. The plane ticket's been bought, and I suppose it will be good for me for me to leave this cosseted life behind. An American who lives in proximity to an actual castle and who daily eats bread and cheese that does not come wrapped in factory cellophane soon loses his sense of himself.

So begins the process of stuffing four months of existence into two suitcases. The closets empty out to a few bare, chiming hangers. The stacks of books—my chief form of company here—shrink, then vanish. The material evidence of this pleasant idyll winnows to a few stray paperclips and used metro tickets scattered on the floor. Another year rushes toward us, and we must face it bravely, though this business with the suitcases does make one more alert to the ache of lost time. Two thousand, five hundred and forty-four is the number of hours I have passed here. Seventy-seven thousand is the number of words I have written in this comfortable apartment on Rue de la Jarry. This seems to me both an extraordinary number, and—in view of the destruction most of these words await in revision—not very much at all.

Perhaps more valuable to me are the handful of French words I've accumulated during my stay. These probably number in the low thousands, an inadequate quantity to carry on a conversation with a toddler or a cocker spaniel but just barely enough to bear me haltingly, decipheringly, through the simpler stuff of Maupassant, Zola, and Camus. I read French about like a man in a suit of armor swims, yet I find it irresistible. It renews for me the child's subversive wonder that black marks on paper can carry us into worlds that our parents, or our failure to pronounce the French "R," would have otherwise prevented us from entering.

I will carry lots of French paperbacks with me to the States, though I will hold the line at berets and shirts with Breton stripes. I will do my best to resist slipping French phrases into my conversation, or complaining aloud about how poorly our library or market stacks up against the one in Vincennes. Few things are as annoying as Americans who make France into a fantasyland where everyone cares about food and culture and no one is dull or overweight. But I will say that the fact of my residency here continues to astonish me. That Vincennes and the Festival America should have seen fit to bring an unknown American writer to this city, to support him in his work and cheese consumption, seems to me the mark of a civilized and generous place. My glumness at leaving will soon ease, but my gratitude will last a good while.

 

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