Wells Tower : chronique de décembre 2013

Tous les deux ou trois ans, un écrivain américain spécialisé dans les arts de la table se rend en France, y remarque le nombre comparativement peu important d’obèses, et publie un livre de régime qui préconise l’usage de fromage, saucisson, pain, pâtisserie et vin au litre comme goûteuse alternative à l’intervention chirurgicale et à l’anneau gastrique.

Ces livres font de très fortes ventes pendant deux ou trois mois, à la suite de quoi les lecteurs découvrent ce qu’ils savaient déjà : l’éclair n’est pas une vitamine. Ici, alors que j’entame ma treizième semaine de séjour vincennois, je me dois me colleter avec cette dure réalité. Il y a peu, un matin, au sortir de la douche, l’homme qui me contemplait avec humeur dans le miroir avait l’air enceint de quatre mois. J’ai de la cellulite jusque sur les joues. J’ai même le rebord des oreilles qui paraît trembloter quand je marche.

Si j’étais chez moi, aux États-Unis, une petite voix dans ma tête me harcèlerait jusqu’à ce que je me mette à l’exercice physique, ou à tout le moins, insisterait pour que je tartine moins de foie gras sur mes croissants. Mais ces jours-ci, sur les conseils de mon professeur de langue, j’essaie très fort de faire en sorte que mon monologue intérieur ait le français pour langue officielle. Fort heureusement, cela limite la complexité de ma réflexion à "j’aime le chocolat !" et "les huîtres sont délicieuses !" Décrire la ressemblance croissante entre mon ventre et un collant fourré de cinquante kilos de lentilles sur toute sa longueur dépasse heureusement mes connaissances. Aussi, par la grâce du marché de Vincennes et de ma propre ignorance, ma consommation reste en pleine forme. Il se trouve en effet qu’une fourchette à fromage est un excellent outil pour ajouter des trous à une ceinture.

La semaine dernière, j’ai quitté la table un ou deux matins pour rendre visite à des établissements scolaires locaux. J’étais invité par des professeurs qui devaient penser qu’ils n’arrivaient qu’imparfaitement à déconcerter leurs élèves, et avaient donc fait venir un écrivain américain pour abasourdir les enfants d’abstractions littéraires vaseuses. Pour l’essentiel, j’ai exhorté les élèves à passer plus de temps à lire le dictionnaire. L’idée que j’essayais de faire passer n’est pas nouvelle et est peut-être fausse : à savoir que celui qui connaît trois cents mots pour décrire des nuances de rouge a plus de plaisir à admirer un coucher de soleil que celui qui ne sait dire que "jour" et "nuit". Dans un sens, je suppose que je suis d’accord avec l’idée que puisque nous pensons en mots, plus nous en connaissons plus notre compréhension du monde s’en trouve complexe et émerveillée.

Mais, soyons honnête, ma maladroite tentative d’apprentissage du français offre la preuve du contraire : les gens qui connaissent moins de mots sont peut-être plus heureux que ceux qui connaissent cinquante adjectifs pour décrire l’odeur du lait ribot ou leur propre obésité naissante. Le cerveau énorme d’homo sapiens est formidable quand il s’agit d’inventer des choses telles que les vaccins, le chocolat ou l’uranium enrichi, mais je crois que notre intelligence ne nous aide guère dans le domaine du simple bonheur. Mais pour ce qui me concerne, utiliser ma connaissance limitée du français est un exercice aussi euphorisant et stupéfiant que de descendre quatre martinis. Le désespoir ne saurait envahir un homme dont le récit de la journée ne dépasse pas "café, pain, crêpe, fromage, sommeil."

L’absence de langage est un anesthésiant contre les douleurs de l’esprit aussi bien que celles du corps. Hier, par exemple, j’ai vécu l’expérience suivante : je me promenais dans le bois de Vincennes quand j’ai soudain ressenti une vive douleur dans ma plante de pied. Appuyé contre un platane, je m’aperçus qu’une écharde de bois avait traversé la semelle de ma chaussure et m’avait percé la peau. Quelques promeneurs m’avisaient d’un air narquois. Dans mon pays d’origine, j’aurais sauté sur l’occasion, aurais fait un peu de cinéma, aurait poussé force plaintes à base de tétanos et du fait que ma plus belle paire de chaussettes était fichue. Mais comme je ne savais pas comment dire "écharde", "blessure superficielle" ni même "aïe !" il n’y avait rien d’autre à faire que de rentrer chez moi en claudiquant, la tête vide et l’esprit content.

Traduction : Dominique Chevallier

English text

Every few years, some American food writer pays a visit to France, takes note of this nation's comparative shortage of obese people, and publishes a diet manual prescribing cheese, sausage, bread, pastries and wine by the gallon as a toothsome alternative to lap-band surgery. These books sell very well for two or three months, at which point readers discover with what they already knew: an éclair is not a vitamin. Here, in week thirteen of my stay in Vincennes, I am coming to grips with this painful truth. Stepping from the shower on a recent morning, the man sulking at me in the mirror looked four months pregnant. I'm getting cellulite on my face. Even the rims of my ears seem to jiggle when I walk.

If I were home in the United States, the voices inside my head would harass me into exercising, or at least insist that I put less foie gras on my croissants. But these days, on the advice of my language teacher, I am trying very hard to make French the official language of my own inner monologue. Happily, this limits me to reflections no more complex than, "I like chocolate!" and "Oysters are delicious!" To describe the mounting resemblance between my belly and fifty kilos of lentils stuffed into a length of pantyhose is, happily, beyond the level of my learning. So, by the grace of the Vincennes market and my own ignorance, my intake remains healthy. A cheese fork, as it turns out, is an excellent tool for adding holes to one's belt.

Last week, I pushed back from the table for a couple of mornings to pay visits to some local schools. I was invited by teachers who seemed to feel that they were doing an inadequate job of bewildering their students, so they called in an American writer to baffle the children with gassy literary abstractions. Mainly, I nagged the students to spend more time reading the dictionary. The point I was trying to make was a standard and maybe faulty one: that someone who knows three hundred words for different shades of red has a better time watching a sunset than someone who knows only "day" and "night." On the one hand, I suppose I stand by the notion that, because we think in language, the more language we have the more intricate, and more ecstatic, our understanding of the world.

But, to be honest, my fumbling attempt to learn French offers evidence to the contrary: that people with less language may be happier than those who have fifty adjectives to describe the scent of sour milk, or his own burgeoning obesity. Homo sapiens' enormous brains are great for inventing things like vaccines and chocolate and enriched uranium, but I think our intelligence may not help us all that much in the department of simple joy. But for me, to be limiting my cognition to French is as euphoric and stupefying an exercise as knocking back four martinis. Despair cannot infect a man whose account of his day does not transcend "coffee, bread, walk, crepe, cheese, sleep."

Languagelessness is an anesthetic against pains both of the spirit as well as the body. Yesterday, for example, I had the following experience: I was strolling in the Bois de Vincennes when I felt an acute pain in the ball of my foot. Leaning against a sycamore tree, I saw that a wood screw had gone through the sole of my shoe and pierced my flesh. A couple of citizens looked at me with quizzical expressions. In my native land, I would have used this opportunity for a bit of a performance. I probably would have wailed and fussed about tetanus and the spoilage of my best pair of socks. But lacking the language for "wood screw," "flesh wound," or even "ouch," there was nothing to be done but limp home with a merry, empty head.

 

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