Chronique de novembre 2011

J’avais sept ans quand ma mère et moi avons émigré d’Angleterre au Canada pour y vivre dans la famille de ma mère. Je n’avais jamais parlé d’autre langue que l’anglais, et les membres de la famille de ma mère, eux-mêmes fraîchement immigrés de Hong-Kong, parlaient très mal anglais et refusaient de le parler à la maison.

L’adaptation m’a été difficile, elle a été marquée par la timidité, la gêne, et la hantise de ne jamais pouvoir vraiment m’intégrer. Et pourtant, je m’y suis faite, et avec cette résilience caractéristique de l’enfance, j’ai vite assimilé deux cultures et une langue, et suis devenue, de fait, canadienne et chinoise en même temps.

Cette époque me revient à l’esprit aujourd’hui, lors de mes échanges maladroits avec des Vincennois patients que j’embrouille et que – sans doute – je torture quand je m’essaie à leur belle langue. Au début, j’étais enhardie, fière de déballer mes expressions limitées et de les mettre en pratique avec les commerçants qui fronçaient les sourcils en souriant comme si mes mots étaient un brouillard qu’ils n’arrivaient pas tout à fait à pénétrer. Plus je m’évertuais, plus ma nervosité et mon incohérence s’accentuaient et pour finir, mon courage s’est envolé. Je me suis sentie l’esprit faible, entravée intellectuellement, plus bête, en somme, ici en France que je ne l’étais au Canada. Peut-être mon QI s’était-il en partie évaporé dans l’atmosphère brumeuse pendant le voyage en avion, me suis-je dit. En fait, ce n’était pas un manque d’acuité intellectuelle qui minait ces rapports élémentaires, mais plutôt une déstabilisante et croissante vulnérabilité.

C’est étrange, la vulnérabilité : cet espace d’incertitude qui vous met si fondamentalement mal à l’aise qu’on l’enterre sous la connaissance, l’expérience, qu’on le camoufle derrière une force, une permanence, une maîtrise illusoires. Alors qu’en même temps, les éléments les plus importants de nos vies – tomber amoureux, poursuivre un rêve, apprendre quelque chose de nouveau, élever un enfant, surmonter la souffrance – requièrent expressément que nous nous rendions vulnérables.

La classe d’écriture, par exemple, est un lieu d’extrême vulnérabilité. Les étudiants arrivent, remplis d’espoirs et d’aspirations, du rêve d’écrire une nouvelle, ou peut-être une grande œuvre littéraire. Ils arrivent aussi pleins d’insécurités, de craintes que leurs idées soient ridicules, que leur prose soit banale, de peur d’écrire pour finir par se rendre compte qu’ils n’ont rien à dire. Et il faut ajouter ce constant bourdonnement à l’oreille de l’artiste : tu es incapable de créer, tu n’as pas de talent, tu te prends pour qui, etc., etc. Facile d’imaginer l’inquiétude quand ces artistes en herbe prennent leur stylo pour effectuer leur premier exercice d’écriture en cours, et la mortification qui s’ensuit quand je demande si quelqu’un veut bien lire à voix haute ce qu’il vient d’écrire. Souvent ces exercices révèlent des écrits inouïs. Il se trouve que vulnérabilité et créativité font bon ménage. Les meilleurs écrits sont le résultat d’une prise de risque. Pour pénétrer un personnage en profondeur, pour arriver à sa vérité, pour révéler son humanité dans toute son authenticité émotionnelle et psychologique, l’écrivain doit accepter d’explorer sa propre humanité, de prendre résidence, comme le fait l’acteur, dans ces espaces psychiques inconfortables, dans ce paysage intérieur qui nous est si étranger.

Mon époux – il est aussi écrivain – et moi parlons souvent de la façon de négocier ce terrain difficile, de la façon de marier les complexités du texte et de l’émotion, et lors d’une de ces conversations, j’ai pu constater que, contrairement à moi, sa capacité à communiquer en français s’était améliorée à toute allure. En particulier, il avait l’air de comprendre ce que disaient les gens même quand ils parlaient vite et longtemps. Il m’a expliqué sa façon radicale d’envisager les choses : il avait renoncé à décoder les mots les uns après les autres pendant que la personne parlait. Il préférait regarder son interlocuteur dans les yeux, il établissait un lien avec lui et suivait l’émotion de sa voix et de son visage. Résultat : même si mon mari n’était pas sûr des mots, il avait compris la personne avec qui il parlait. Bien sûr, parfois il comprenait à côté, et la conversation se terminait sur un éclat de rire. Mais être vulnérable, c’est aussi s’ouvrir à l’échec possible, ou peut-être accepter que l’échec n’existe pas, car après tout, le rire est un résultat qui n’est pas pire qu’un autre.

C’est ainsi que tandis que je déambule dans les rues de Vincennes, à vif et gênée, assez semblable à cette petite fille timide de sept ans, chaque fois que je prends la parole, mon mari me rappelle que dans la vie comme dans l’écriture, l’émotion derrière un mot a des échos bien plus profonds que le mot lui-même. Et en l’absence de mots, un sourire reste un sourire, un haussement d’épaule reste un haussement d’épaule, et lorsque mon visage prend une expression peinée, les gens sauront que je leur demande pardon de bégayer si lentement, si maladroitement. Je tire force de cet inspirant groupe d’étudiants en écriture, tous des âmes belles et bonnes, que je vois le mercredi, ici à Vincennes. Maître et élèves, nous sommes tous embarqués au même voyage à présent, engagés à cette même lutte épique, la lutte qui consiste à se servir de simples mots pour transmettre tout ce que nous avons, à l’intérieur.

Nancy Lee
Traduction : Dominique Chevallier

English text

When I was seven years old, my mother and I immigrated from England to Canada to live with my mother’s family. I had only ever spoken English, and my mother’s family, who were Chinese, and who had themselves only recently immigrated from Hong Kong, spoke very little English and refused to speak it at home. The adjustment was a difficult one for me, marked by shyness, self-consciousness and a crippling fear that I would never really belong. Somehow I managed though, and with a resilience that seems the hallmark of childhood, I quickly assimilated two new cultures and a language, became, in essence, Canadian and Chinese at the same time.

I’m reminded of this time now as I stumble through exchanges with the patient people of Vincennes, as I confuse and, no doubt, torture them with my attempts at their fine language. At first, I was emboldened, proud to trot out my limited phrases and practice them with shopkeepers who squinted and smiled as if my words were a fog they couldn’t quite see through. The harder I tried, the more nervous and incoherent I became, and eventually, courage drained away. I felt enfeebled, intellectually hobbled, somehow dumber here in France than I was in Canada. Perhaps, I mused, my IQ points had been sucked up into the hazy atmosphere on the plane journey over. But in reality, it wasn’t a lack of mental sharpness that was undermining these basic interactions, but rather, an unnerving increase in my vulnerability.

Vulnerability is a strange thing; a patch of uncertainty so fundamentally uncomfortable that we bury it under knowledge and life experience, camouflage it with illusions of strength, permanence and control. And at the same time, the most important events of our lives – falling in love, pursuing a dream, learning something new, raising a child, overcoming suffering, -- require that we make ourselves vulnerable.

The creative writing classroom, for instance, is a place of extreme vulnerability. Students arrive with their hopes and aspirations, their dreams of writing a short story, or perhaps a great literary opus. They also come with insecurities, fears that their ideas will be ridiculous, their prose banal, that they will write only to find they have nothing to say. Add to this the constant drone of the artist’s mind: you’re not creative, you have no talent, who do you think you are, etc, etc, and you can imagine the trepidation as fledgling writers raise their pens to begin the first in-class writing exercise, and the mortification afterwards, when I ask if any would like to read aloud what they have written. Often, amazing writing emerges from these exercises. As it turns out, vulnerability and creativity are quite compatible. The best writing involves risk. To penetrate the depths of a character, to arrive at genuine insight, to reveal humanness in all its psychological and emotional authenticity, a writer must be willing to explore their own humanness, to reside, as an actor would, in these uncomfortable psychic places, the foreign landscape of the interior.

My husband, who is also a writer, and I talk a great deal about how to negotiate this difficult terrain, how to marry the complexities of text and emotion, and it was during one of these conversations I observed, that unlike mine, his ability to communicate in French had improved in great strides. In particular, he seemed to understand what people were saying, even if they spoke quickly and at length. He shared with me his radical new approach: he had given up deciphering individual words as the person spoke. Instead, he looked the speaker in the eye, made a connection with them, and followed the emotion of their voice and face. The result: although my husband was unsure of the words, he understood the speaker. At times, of course, he got it wrong, and the conversation would end in laughter. But being vulnerable means also being open to failure, or perhaps accepting that there is no failure, laughter, after all, is as good a result as any.

And so, as I move through the streets of Vincennes, feeling raw and self-conscious, and not unlike that shy, seven-year-old girl each time I speak, I am reminded by my husband that in life, as in writing, the emotion behind a word echoes far deeper than the word itself. And in the absence of words, a smile remains a smile, a shrug still a shrug, and when my face forms a certain pained expression, people will know I am asking forgiveness for my slow, awkward stammer. I take strength from an inspiring group of Wednesday night writing students here in Vincennes, braves souls each one. Teacher and students, we find ourselves on the same journey now, engaged in the same epic struggle, the struggle of using mere words to convey everything inside us.

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