Chronique de janvier 2012

Il y a quatre mois, mon mari et moi, flanqués de notre chienne et de trois valises, arrivions en France. Pendant les quelques jours précédant notre voyage, lorsque je préparais les dites valises, j’étais un peu triste à l’idée de tout ce qu’il nous fallait laisser là-bas : les commodités de notre maison, les objets qui nous appartiennent depuis des années, tout cet inventaire inanimé de ce que nous sommes.

La vie, c’est comme les placards : on a tendance à accumuler du fouillis, et les choses qui comptent, les intentions, les aspirations, se retrouvent coincées vers le bas de la pile. Habiter deux vies à la fois, une ancienne là-bas, à Vancouver, et une temporaire, nouvelle, ici à Vincennes, a permis un bilan étrange, une chance de mettre en balance ces deux vies, d’évaluer ce qui rend vraiment heureux. Penser, ressentir, savourer, absorber, créer, voilà les buts que nous nous étions fixés lorsque nous nous sommes installés à Vincennes, et quelle richesse d’expériences ces buts nous ont offerte ! Quelle coïncidence avec la vie dont nous avions toujours rêvé pour nous-mêmes !

De tout ce que nous avons laissé à Vancouver, seuls mes livres m’ont vraiment manqué. Je n’ai pas regretté nos deux voitures, ni les longs trajets quotidiens, et j’ai plutôt apprécié le système de transports en commun en France, de même que l’exercice constant et l’air frais dont on profite quand on marche. Je préfère de loin observer les marchandises à l’étal du marché plutôt que pousser un caddie dans les allées d’un hypermarché. Et puis, j’ai appris que le café a bien meilleur goût quand on est assis que quand on traverse la ville au pas de course, un gobelet géant en carton à la main.

On me demande souvent si la vie en France soutient la comparaison avec la vie au Canada. D’après moi, c’est une citation de Bill Cunningham, le photographe, qui va droit au cœur du sujet. En acceptant une décoration de chevalier dans l’Ordre des Arts et des Lettres, Cunningham a déclaré : "Celui qui cherche la beauté la trouve." Il évoquait, bien sûr, non pas la beauté superficielle, mais la beauté profonde qui donne du sens à la vie.

Pour la plupart, nous, les Nord-Américains, avons renoncé à rechercher la beauté. L’idée de beauté se contente d’être une lueur vacillante aux franges de notre conscience. Nous travaillons, nous gagnons de l’argent, nous le dépensons pour acquérir des biens, et peu importe combien nous possédons, nous nous inquiétons de ne pas posséder assez. L’argent – comment nous le gagnons et comment nous le dépensons – est de loin le sujet de conversation le plus fréquent.

Par contraste, la reconnaissance et l’appréciation de la beauté ont servi de définition à notre expérience de vie en France. Le respect pour les arts, pour la culture, le désir de connaître et de comprendre l’histoire, la protection de l’architecture, la profondeur et la passion des conversations autour d’une table de repas, la variété des opinions politiques, jamais indifférentes, tout cela montre une volonté de vivre une vie plus profonde, plus active.

Nous avons trouvé de la beauté à toutes nos rencontres, depuis notre croissant du matin au café Le Marigny (si vous avez déjà eu la malchance de goûter à un croissant canadien, vous nous comprendrez) jusqu’aux passionnantes rencontres d’auteurs à Millepages, et aux expositions de photos sur les murs, rue de Fontenay. Depuis la surprise que fut cette sérénade offerte par un saxophoniste qui s’entraînait dans le Bois, à la surprise encore plus grande d’apprendre à danser en ligne à un bal country ! Notre séjour à Vincennes a été un éveil, nos sens se sont trouvés stimulés, leur appétit aiguisé par des centaines de détails catalogués au quotidien. Nous avons attendu ce moment où la vie ici commencerait à devenir ordinaire ; il n’est jamais venu. Nous ne nous sommes jamais lassés de marcher le long d’une rue simplement pour sentir le passé et le présent entrer en collision.

Quand on écrit, on parle souvent d’écrire sur le fil du rasoir, de fuir ce que l’on fait bien pour s’efforcer d’aller vers de nouveaux défis. La plupart des gens ne considéreraient pas que Vincennes soit un endroit où l’on se rend pour vivre sur le fil. Et pourtant, sur ce fil psychique, ce mince abîme entre deux vies simultanées, j’ai trouvé un endroit plus profond dans mon travail, une ouverture inspirée par une beauté constante, quotidienne, par les chefs-d’œuvre que j’ai découverts en concert, à des expositions, et par les personnes extraordinaires que j’ai eu la chance de rencontrer. J’ai retrouvé en moi un optimisme que je croyais perdu à tout jamais, non seulement à propos de l’état des arts et de la culture, mais aussi à propos du potentiel et de l’utilité toujours renouvelés de l’art. Le manuscrit sur lequel je travaille est une nouvelle aventure stylistique pour moi, et en même temps, c’est l’œuvre la plus résonnante d’émotions que j’aie jamais créée. Sous cet aspect, la ville de Vincennes aura laissé une empreinte durable sur mon travail, et de cela, je suis profondément reconnaissante.

Merci à tous les Vincennois qui nous ont invités chez eux, et nous ont accueillis comme des membres de leur famille. Nous voulons aussi remercier les organisateurs du festival America, ainsi que la ville de Vincennes de nous avoir généreusement offert cette expérience qui a changé notre vie. Les lecteurs auront sans doute remarqué que Dominique Chevallier, responsable des interprètes au Festival America, a traduit ces chroniques pour Vincennes info ; la mention qui en est faite sur ces pages ne rend pas compte de la profondeur de notre admiration et de notre estime pour elle.

C’est le cœur gros que nous disons adieu à Vincennes, mais nous devons nous préparer à notre prochain défi : transplanter notre nouveau point de vue pour vivre une belle vie, une vie française, là-bas, à Vancouver, Canada.

Nancy Lee
Traduction : Dominique Chevallier

English text

Four months ago, my husband and I, accompanied by our dog and three suitcases, arrived in France. In the days leading up to our journey, as I packed those cases, I found myself a bit mournful for everything we were leaving behind: home comforts, years of possessions, the inanimate inventory of who we were.

Lives, like closets, tend to accumulate clutter, and the important things, intentions and aspirations, sometimes get trapped near the bottom. To inhabit two lives at once, an old one back in Vancouver, and a temporary, new one here in Vincennes has allowed for a strange reckoning, an opportunity to weigh each life against the other, to evaluate what truly contributes to happiness. To think, to feel, to savour, to absorb, to create, these were our goals as we settled in Vincennes, and what a rich experience these goals have given us, how in tune with the life we’d always dreamed of for ourselves.

Of all the things we left behind, I’ve only really missed our books. I haven’t missed our two cars or the long commutes, and have rather enjoyed the French transit system, and the fresh air and constant exercise that walking affords. I’m far happier perusing the offerings of market stalls than pushing a trolley through the aisles of a megastore. And coffee, I have learned, tastes infinitely better when you’re sitting down, and not running all over town with a giant cardboard cup in your hand.

I’ve been asked many times how French life compares to Canadian life. For me, a quote by the photographer, Bill Cunningham cuts to the heart of the matter. Accepting an appointment as Chevalier dans l'ordre des Arts et des Lettres, Cunningham declared, “He who seeks beauty, will find it.” He was speaking, of course, not of superficial beauty, but of profound beauty that lends meaning to life.

For the most part, we North Americans have given up the search for beauty. The idea of beauty flickers only at the fringes of our consciousness. We work, we earn, we spend to acquire, and no matter how much we have, we worry we don’t have enough. Money—how we make it and how we spend it—is by far the most popular topic of conversation.

In contrast, the recognition and appreciation of beauty has defined our experience of French life. The respect for arts and culture, the desire to know and understand history, the preservation of architecture, the depth and passion of dinner table conversation, the varied, yet never apathetic opinions on politics, all of these point to an interest in living a deeper, more engaged life.

We’ve found beauty in every encounter from our morning croissant at Le Marigny (if you’ve ever had the misfortune of eating a Canadian croissant, you’ll understand) to the enlightening author events at Mille Pages, and the outdoor photo exhibits along Rue de Fontenay. From the surprising serenade of a saxophonist practicing in the Bois de Vincennes, to the even greater surprise of learning how to line-dance at a Country Ball. Our stay in Vincennes has been an awakening, our senses piqued and made more hungry by the hundreds of details we’ve catalogued each day. We’ve waited for the moment in which life here begins to feel ordinary, and it has never come. We have never grown tired of walking down a street just to feel the past and present collide.

In writing, one often talks about writing on the edge, eschewing what one does well, and pushing towards new challenges. Most would not think of Vincennes as a place one goes to live on the edge. And yet, on this psychic edge, the thin rift between two concurrent lives, I have discovered a deeper place in my work, an openness inspired by constant, every day beauty, by the masterworks I’ve experienced at concerts and exhibitions, and by the amazing people I’ve had the good fortune of meeting. I have regained an optimism I thought was lost to me, not only about the state of arts and culture, but also about the continuing potential and purpose of art. The new manuscript I’ve been working on is a stylistic departure for me, and at the same time, the most emotionally resonant work I’ve produced. In this regard, the city of Vincennes has left a lasting impression on my work, and for that, I am profoundly grateful.

Thank you to all the Vincennois who have invited us into their homes and treated us like family. We would also like to thank the organizers of Festival America and the city of Vincennes for giving us this generous and life-changing experience. Readers have no doubt noted that Dominique Chevallier, head interpreter for Festival America has been translating these pieces for Vincennes Info— her credit on these pages does not do justice to how deeply and completely we admire and appreciate her.

It with heavy hearts that we bid Vincennes farewell, but we must gather ourselves for our next challenge: to transplant our new outlook and live a beautiful life, a French life, back in Vancouver, Canada.

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