Chronique de décembre 2011

Les écrivains ont depuis toujours une réputation de grincheux. Nous avons tendance à être profondément cyniques, nous évitons la sensiblerie sous toutes ses formes, nous levons les yeux au ciel en entendant des chansons un peu nunuches, et parfois, nous secouons la tête devant l’idée même du bonheur.

Vous comprendrez donc que c’est être d’une certaine manière traître à ma profession que de vous avouer que j’aime Noël absolument et sans restriction !

Que de fois j’ai lu le Cantique de Noël * de Dickens dans l’angoisse qu’Ebenezer ne change pas ! Ou je me suis arrêtée dans la rue pour écouter des chants de Noël et j’ai senti les larmes me monter aux yeux en entendant s’envoler les notes de Douce Nuit ! Que de fois je suis descendue furtivement au milieu de la nuit simplement pour allumer notre sapin de Noël et me complaire dans sa lumière ! Plus que n’importe quel écrivain qui se respecte ne devrait le révéler !

Il est vrai que ce qui entoure Noël est pour beaucoup dû à une bruyante et débordante folie commerciale. Mais au-delà, en sourdine, demeure un bourdonnement, une occasion de réflexion et de contemplation. Paix, bonne volonté, charité, générosité, pardon – Noël est un bon moment pour que je me demande dans quelle mesure j’ai su incarner ces idéaux pendant l’année qui s’achève. C’est aussi l’occasion d’éprouver reconnaissance et gratitude pour ces nombreux cadeaux intangibles que j’ai eu la chance de recevoir : l’amour de ma famille, de mon mari, l’humeur guillerette de notre chienne âgée.

La vie à Vincennes continue d’être un infini cadeau, un paquet enveloppé dans une douzaine d’emballages, dont chacun révèle un nouveau bonheur. Nous avons cette chance de nous être fait des amis, d’être accueillis dans leurs maisons, d’être nourris de mets délicieux et de conversations qui le sont encore plus. Dans nos repaires habituels, les serveurs nous accueillent avec un sourire et une blague, s’exercent à parler anglais et tentent vaillamment de nous aider à améliorer notre français. La médiathèque nous offre un environnement de travail serein, et notre présence régulière s’y révèle incroyablement productive.

Et partout, à chaque coin de rue, Vincennes nous offre des surprises : le son des cloches de midi, au début d’un dimanche après-midi ensoleillé, la tombée de la nuit et sa douce lumière tamisée sur le Parc floral, un spectacle virtuose de jazz vocal à l’Espace Daniel-Sorano, une rencontre organisée par les Papillons Blancs qui nous a permis d’entendre l’écrivain canadien Ian Brown nous dire avec éloquence et intensité ce que nous pouvons tous apprendre d’humanité à partir de la vie de son fils handicapé.

Je suis profondément reconnaissante à ces professeurs de lycée et à leurs élèves qui m’ont donné accès à leurs classes. Les adolescents et leur sensibilité exacerbée, leur désir de s’exprimer et d’être entendus font des écrivains formidables, leurs textes passant sans peur de la lucidité pleine de maturité à l’émotion crue. À les écouter, j’apprends énormément sur la fraîcheur et la spontanéité que j’aimerais voir davantage dans mes propres écrits. Les adolescents sont aussi d’excellents modèles à suivre pour ce qui est de vivre à la frontière de sa propre vie. Pour eux, tout est neuf, tout doit être exploré, mis à l’épreuve, mis en doute. Ils passent leur temps à poser des questions, à demander "pourquoi", ce qui me rappelle à quel point il est important de continuer à se poser ces questions difficiles, celles pour lesquelles il n’y a pas de réponse immédiate.

Et puis il y a les cadeaux auxquels on ne s’attend pas. Quand j’étais petite, ma famille n’avait pas assez d’argent pour me payer des cours de musique. Plus j’ai vieilli, moins la perspective d’apprendre un instrument devenait vraisemblable et plus elle paraissait ridicule ; pour finir, ce désir secret a disparu dans le royaume de ces choses dont le temps est révolu. Quelle chance, alors, de découvrir l’association de musique pour adultes à Cœur de Ville, et d’apprendre que beaucoup de ses adhérents ont plus de cinquante ans. Voilà qui prouve que lorsqu’on poursuit son rêve l’âge n’est que rarement un obstacle, ou une excuse qui vaille.

La chanson dit "Je serai chez moi pour Noël ", mais cette année, nous serons à Vincennes. Être ici nous a en fait aidés à redéfinir la notion de "chez nous ".
Chez nous, c’est notre petite famille : un homme, une femme, un chien. Chez nous, ça n’est pas les objets que nous possédons : nous n’y avons pas pensé une seconde depuis que nous les avons laissés derrière nous. Chez nous, ça n’est pas un pays, ni une rue, ni même la maison dans laquelle nous vivons depuis cinq ans. Tandis que mon mari et moi observons les illuminations de Noël qui apparaissent sur les réverbères, que nous entendons parler de la patinoire qui va bientôt s’installer sur le parvis de l’Hôtel de Ville, que nous organisons notre travail d’écriture autour de la perspective de flâneries dans des marchés de Noël, nous nous émerveillons de la facilité avec laquelle Vincennes commence à ressembler à chez nous. Même si nous sommes arrivés sans connaître personne, même si on nous repère encore comme deux chiens canadiens dans un jeu de quilles, même si, hélas, notre français ne s’est guère amélioré, les Vincennois continuent de nous accepter avec bienveillance et générosité, et à nous faire sentir que nous sommes des leurs. C’est un cadeau qui attendrirait le cœur sec de l’écrivain le plus Scroogesque.

* Cantique de Noël C’est le conte de Noël le plus populaire des pays anglo-saxons. Écrit par Charles Dickens, il met en scène Ebenezer Scrooge, homme avare au cœur sec. La veille de Noël, le fantôme de son ancien associé lui apparaît et le met en garde contre une éternité de malheur s’il ne change pas. Les trois nuits suivantes, il recevra en rêve la visite de l’esprit des Noëls passés qui lui rappelle sa triste enfance à l’orphelinat, celle de l’esprit des Noëls présents qui lui montre la préparation de la fête familiale chez son employé frappé par la pauvreté, enfin celle de l’esprit des Noëls futurs qui lui montre sa propre tombe à l’abandon. Scrooge comprend que seule la générosité lui apportera la paix. (NdT)

Nancy Lee
Traduction : Dominique Chevallier

English text

Writers have a long-standing reputation as curmudgeons. We tend towards deep cynicism, we eschew all forms of sentimentality, we snicker at greeting card messages, roll our eyes at sappy songs, at times, shake our heads at the very idea of happiness. So you see then, how it’s a bit of a betrayal of my profession to confess to you that I absolutely and completely love Christmas.

How many times have I read Dickens’s A Christmas Carol, tense with the possibility that Ebenezer might not change? Or stopped on the street to listen to carol singers, only to feel my eyes well at the soaring notes of O Holy Night? How many times have I snuck downstairs in the night’s wee hours, just to turn on the lights of our Christmas tree and bask in its glow? More than any self-respecting writer should disclose.

Admittedly, much of Christmas has been commandeered by loud and busy commercial madness. But underneath all that, there remains a quiet hum, an opportunity for reflection and contemplation. Peace, good will, charity, generosity, forgiveness – Christmas is a good time to consider how well I’ve succeeded in embodying these ideals through the past year. It’s also an opportunity to recognize and be grateful for the many intangible gifts I’ve been fortunate enough to receive – the love of my family, my husband, the high spirits of our elderly dog.

Life in Vincennes continues as an endless gift, a parcel wrapped in dozens of layers, each one revealing a new delight. We find ourselves blessed with friendships, welcomed into homes, nourished with fine food and even finer conversation. At our regular haunts, servers greet us with smiles and jokes, practice their English and try valiantly to help us improve our French. The Médiatheque provides us a serene work environment, and our routine there proves incredibly productive.

And still, at each turn, Vincennes offers surprises: the ring of the noon bells on a sunny Sunday afternoon, the warm, shadowy light of dusk in the Parc Floral, a virtuoso vocal jazz performance at the L’espace Daniel Sorano, an event sponsored by the White Butterflies, which allowed us to hear Canadian author, Ian Brown, speak eloquently and movingly about what we all can learn about being human from the life of his disabled son.

I’m deeply grateful to the high school teachers and students who have allowed me into their classrooms. Teenagers with their heightened sensitivity and desire to express and be heard make great writers, their work shifting fearlessly between mature insight and raw emotion. I learn so much about the freshness and spontaneity I would like more of in my own work by listening to theirs. Teenagers are also excellent role models for living at the frontier of one’s life. For them, everything is new, everything is to be explored, tested and challenged. They ask a lot of questions, always using the word, “why”, which reminds me of how important it is to keep asking those difficult questions, the ones without immediate answers.

And there are unexpected gifts. When I was a child, my family didn’t have the money to send me for music lessons. The older I got, the less likely and more ridiculous the prospect of taking up an instrument seemed; eventually, that secret desire disappeared into the realm of things whose time had passed. How lucky then to discover the Adult Music Conservatory at the Coeur de Ville, and find out that many of their students are over fifty. A good lesson that in the pursuit of one’s dreams, age is rarely an impediment, or valid excuse.

I’ll Be Home for Christmas is how the song goes, but this year, we’ll be in Vincennes. Being here, in fact, has helped us redefine our idea of home. Home is our small family: man, woman, dog. Home is not our possessions, which we haven’t given a second thought to since we left them behind. Home is not a country, or street, or even the house we’ve lived in for the past five years. As my husband and I watch the light displays appear on the lampposts, as we hear about the ice rink that will soon open in front of the Hotel de Ville, as we plan our writing days around visits to Christmas markets, we marvel at how easily Vincennes has come to feel like home. Even though we arrived knowing no one, even though we still stick out like a pair of sore Canadian thumbs, even though our skill at speaking French has sadly not improved, the people of Vincennes continue to accept us with kindness and generosity, and make us feel like we belong – a gift that would soften even the Scroogiest writer’s heart.

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