Chronique d'octobre 2011

Une nouvelle destination, c’est un cadeau : non seulement parce qu’elle offre de nouvelles expériences, mais parce qu’elle vous force à prendre davantage conscience de vos sens. Cela me rappelle la citation de Proust : "Le seul véritable voyage […] ce ne serait pas d’aller vers de nouveaux paysages, mais d’avoir d’autres yeux."

Ici, à Vincennes, je me surprends à voir différemment, à entendre différemment, à goûter aux choses différemment. Comme toujours, l’intelligence est en retard par rapport à l’expérience viscérale, et pour les détails de la vie quotidienne, je n’ai pas encore trouvé les mots qu’il faut. Comment décrire le goût de terroir du lait français ? Ou rendre compte du ravissement que procure le son des enfants qui jouent dans la cour d’école sous les fenêtres de notre appartement ? Ou faire comprendre la magie du pâté de foie maison qui me donne envie d’écrire des lettres d’amour au charcutier du marché ?

Je suis venue ici avec mon mari, lui aussi écrivain, et notre chienne âgée, aveugle et sourde. Nous avons laissé derrière nous une vie pleine de stress et de complications, et nous sommes retrouvés, après un jour, une nuit, et un autre jour, rue de la Jarry, épuisés, éblouis, et ressemblant sans doute à un triste tas de linge sale. Nous sommes venus pour écrire, et pour découvrir Vincennes, mais aussi parce que nous étions fatigués et vides. Peut-être était-ce dû à nos anciens yeux, las des choses familières auxquelles nous étions surexposés, ou peut-être était-ce cette guerre permanente autour de l’art, chez nous, au Canada, et ces sempiternelles déclarations selon lesquelles « le livre est mort » qui nous ont achevés. Peu importe, nous nous sommes échappés.

Nous nous étions préparés à la difficulté de parler une langue que nous n’avions apprise qu’à l’école, et à celle d’interpréter et d’adopter de nouvelles coutumes. Nous étions prêts à sourire comme des imbéciles, à nous excuser à profusion, à nous en remettre à la sagesse des serveurs de café, des commerçants aux étals de marché, des étrangers dans la rue, qui tous savaient avant nous de quoi nous avions besoin. Nous avions pris la résolution, quelque contraire qu’elle soit à notre identité d’écrivains, de mieux nous habiller. Malgré nos efforts, nous n’étions absolument pas préparés. Le bonheur de voir des livres, tant de livres, en public, nous a laissés étourdis. Des livres calés sous le bras, des livres dans les sacs à main, des livres dans le métro. Nous avons été pris de court devant les livres illimités et l’ambiance affairée de Millepages et d’autres librairies auxquelles nous avons rendu visite, devant la gamme de cours de musique disponibles pour les adultes à Cœur de ville, et devant les merveilleuses prestations offertes pendant la Journée des associations. Nous n’aurions jamais pu prévoir qu’en sortant du métro, au détour d’un couloir, un ensemble de treize cordes nous jouerait du Mozart et du Vivaldi. Le son de cette musique, dans ce lieu, joué avec une telle maîtrise, était bouleversant. J’ai fermé les yeux et ai laissé cette beauté m’ébranler. Quand j’ai ouvert les yeux, j’ai vu que dans toutes les directions les gens essayaient de poursuivre leur chemin, ralentissaient et finissaient par s’arrêter, le visage plein de révérence et d’admiration tandis qu’ils écoutaient et qu’ils laissaient la pression qui les tourmentait quelques secondes plus tôt se dissiper. Il était facile de repérer les touristes dans la foule, non pas à cause des appareils photo ou des plans de Paris, mais parce qu’on lisait sur leur visage, comme sur le mien, j’en suis sûre, la triste conscience que jamais rien de tel ne pourrait se produire chez eux.

Je crois depuis longtemps que les arts, que l’on soit créateur ou témoin, ont ce pouvoir singulier de nous forcer à sortir de nous-mêmes, de nos petites vies, de nous ouvrir des possibilités d’existence inexplorées, de construire des liens d’empathie. Les arts véhiculent le lien ; sans eux, quelque chose de l’être humain s’érode. Il m’apparaît maintenant que c’est peut-être pour cela que nous sommes partis de chez nous, pour chercher un moyen d’arrêter cette érosion. Pour apprendre d’un lieu où l’art et la culture jouent un rôle vital dans la vie de tous les jours. Je me sens un peu comme un alien dans un film de science-fiction de série B : « Nous venons en paix pour apprendre de votre planète, de façon à pouvoir sauver la nôtre. » Est-ce trop de dire que Vincennes est un refuge culturel ? Pardonnez-moi, je suis un écrivain de fiction, j’ai tendance à l’hyperbole. Il n’y a pas de valeur marchande attachée à l’écoute de musique classique dans une station de métro, ou à être ému aux larmes en entendant un chœur local chanter du gospel, ou à vous perdre dans l’imaginaire d’un grand roman, pas plus qu’il n’est possible de mesurer l’utilité de ce genre de choses à l’aune du nombre d’heures qu’on passe au travail ou au nombre d’applications disponibles dans un smartphone. Les arts nous nourrissent par des voies inimaginables et innommables. Peut-être suis-je culturellement présomptueuse ? Peut-être que les Français savent les nommer. Avez-vous des mots pour décrire l’expérience sublime d’être transporté par l’art ? Si oui, j’aimerais les entendre. J’aimerais aussi entendre de vous, les gens de Vincennes, directement, la manière dont les arts ont touché vos vies.

L’intégration de l’art et de la culture dans la vie de tous les jours est une des vraies surprises de notre arrivée à Vincennes ; nous en attendons de nombreuses autres, avec bonheur. Nous sommes arrivés assoiffés, vides, et déjà, nous débordons. Et que dire de Jaine, notre belle chienne vieillissante ? Elle s’est fait beaucoup de nouveaux amis dans les rues de Vincennes. Aux dires de tous, son français est bien meilleur que le nôtre.

Nancy Lee
Traduction : Dominique Chevallier

English text

The gift of a new destination is not just that it offers new experiences, but that it forces your senses into heightened awareness. I’m reminded of the Proust quote, “The real voyage of discovery consists not in seeking new landscapes, but in having new eyes.” Here in Vincennes, I find myself seeing differently, hearing differently, tasting things differently. As always, my intellect lags behind my visceral experience, and for every day details, I have yet to find the right words. How to describe the earthier taste of French milk? Or capture the ecstatic sound of school children playing outside our apartment windows? Or convey the magic spell of the Paté de Foie Maison that makes me want to write a love letter to the market butcher.

I travelled here with my husband, as well a writer, and our blind, deaf, elderly dog. We left behind a life full of stresses and complications, and found ourselves, after a day turned night, then day again, standing on rue de la Jarry, exhausted, amazed, and looking, no doubt, like a sad heap of yesterday’s laundry.

We came to write, and to discover Vincennes, but also because we were tired and empty. Perhaps it was our old eyes, overexposed to and weary of the familiar, or perhaps it was the on-going war on art at home, in Canada, and the constant declarations that “the book is dead” that did us in. No matter, we escaped.

We were prepared for the awkwardness of speaking a language we had only studied in school, and the difficulty of interpreting and adopting new customs. We were ready to smile like fools, apologize profusely, defer to the wisdom of café waiters, market stall owners and strangers on the street, who all knew before we did, what we needed. We resolved, as contrary as it was to our writerly identities, to dress better.

Despite our efforts, we were wholly unprepared. The delight of seeing books, so many books, in public, left us dizzy. Books tucked under arms, books in handbags, books on the Metro. We were taken aback by the limitless titles and bustling atmosphere at Mille Pages and other bookstores we visited, by the range of music lessons available for adults at the Coeur de Ville, and by the marvelous performances offered on the day of Associations. We could have never predicted that getting off the Metro, we would turn a corner and discover a thirteen-piece string ensemble playing Mozart and Vivaldi.

The sound of that music, in that setting, played with such mastery, was overwhelming. I closed my eyes and allowed myself to be shaken by its beauty. When I opened my eyes, I saw that in every direction people tried to continue on their way, then slowed, then stopped entirely, their faces full of reverence and awe as they listened and let the pressures that had been plaguing them seconds before fall away. It was easy to spot the tourists in the crowd, not by their cameras or maps, but because they wore, as I’m sure I did, the sad recognition that something like this would never happen at home.

I have long believed that the arts, whether we create them or witness them, have a singular power to force us outside of ourselves, our small lives, to open to us unexplored possibilities of existence, and build ties of empathy. The arts are a vehicle of connection; without them, something about being human erodes. It occurs to me now that this, in fact, may be why we left home, to find a way to stop that erosion. To learn from a place where art and culture play a vital role in every day life. I feel a bit like an alien in a science fiction B-movie, “We come in peace to learn from your planet, so that we may save our own.” Is it too much to say that Vincennes is a cultural refuge? Forgive me, I’m a fiction writer, I tend towards hyperbole.

There is no monetary value attached to hearing classical music in a Metro station, or being moved to tears by a community choir singing gospel music, or losing yourself in the imaginary world of great novel, nor can the usefulness of such things be measured like the hours you spend at work, or the number of apps available for a Smartphone. The arts feed us in unimaginable and unnamable ways. Or am I’m being culturally presumptuous? Perhaps the French have named it. Do you have words to describe the sublime experience of being transported by art? If so, I’d love to hear them. I’d also love to hear, directly from you, the people of Vincennes, the ways in which the arts have affected your lives.

The integration of art and culture into every day life has been one of the true surprises of our arrival in Vincennes; we look forward to many more. We arrived thirsty, empty, wanting to be filled, and already find ourselves overflowing. And what of Jaine, our beautiful, aging dog? She has made many new friends on the streets of Vincennes. From all accounts, her French is much better than ours.

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