Une bonne façon d’arriver à Vincennes - Una buena manera de llegar a Vincennes

L’après-midi où l’on enferma au château le duc de Beaufort, celui-ci dit aux gardiens qu’il n’était pas inquiet, car il avait à l’esprit quarante façons différentes de s’échapper. Le temps passa et personne n’ajouta foi à ces mots, jusqu’à ce qu’un beau jour Beaufort, à l’aide de quelques amis et de l’innocente complicité de son gardien, mît en pratique l’une de ses ingénieuses idées et parvînt à s’enfuir de sa prison du château de Vincennes.

La première fois où j’ai rencontré ce nom : Vincennes, c’était justement en lisant le récit de la fuite de Beaufort, dans Vingt ans après, ce roman où Alexandre Dumas raconte la suite des aventures de d’Artagnan et de mes chers mousquetaires. Pour être honnête, j’ai toujours voulu être mousquetaire. Toujours pour être honnête, j’étais aussi amoureuse de d’Artagnan, mais j’aurais été capable de renoncer à son amour si cela m’avait permis d’être admise comme cinquième mousquetaire : Athos, Porthos, Aramis, d’Artagnan et moi, tous pour un et un pour tous. Ensemble, nous aurions pu vivre une infinité d’aventures. Mais je ne suis pas née à la bonne époque, et donc, de mousquetaire, point, et point de Capitan Tempesta, de Salgari que j’aime tant, rien, il ne me restait qu’à me contenter des quatre années d’escrime que j’ai pratiquée lorsque j’étais au lycée, et de la lecture de ces romans d’aventures qui me faisaient rêver, chevaucher par les forêts européennes, si différentes de mes paysages caribéens, lutter contre les méchants et, tel le duc de Beaufort, découvrir, sinon quarante façons, au moins une, ne serait-ce qu’une façon d’arriver et de connaître ces décors où évoluaient mes héros préférés.

Et c’est ainsi qu’un beau jour, il y a de cela dix ans, je fus pour la première fois invitée au festival America. Voilà que j’étais arrivée à Vincennes. Et que je me retrouvais face au château. Il m’arrive toujours quelque chose d’étrange lorsque j’arrive à un endroit que j’ai connu grâce à la littérature, c’est comme si on s’était endormi en pleine lecture, que le livre avait basculé sur notre ventre et que tout à coup les personnages s’étaient mis à sortir des pages, à marcher dans la pièce pour continuer à vivre leur vie, comme si de rien n’était. J’étais là, et je croyais presque voir Beaufort glissant le long du mur jusqu’aux douves pour s’échapper ; autour de moi des gens se dirigeaient vers le métro, d’autres s’arrêtaient pour prendre des photos, mais moi je restais coite afin que personne ne se rendît compte de la fuite. Si je ne puis être mousquetaire de Roi, du moins je serai toujours mousquetaire de la littérature.

Et c’est grâce à la littérature que je suis revenue à plusieurs reprises à Vincennes, toujours invitée par le Festival America. Ainsi, peu à peu, j’ai rencontré quelques personnes, découvert quelques recoins, la librairie Millepages que j’aime tant, les petits cafés du centre et la merveilleuse ambiance littéraire qu’on respire dans les rues tout le temps que dure le festival. Pour l’heure, mes impressions se limitent à ces quelques journées-là, mais cette année ce sera différent, parce que je vais rester vivre ici pendant quatre mois. Je vais être une "Vincennoise", voilà qui m’enchante. Nous voici donc, mon chat et moi ; lui, Horacio Oliveira, qui porte le nom d’un personnage de roman de Julio Cortázar et moi qui, si l’on me retirait les livres, serais comme enfermée pour toujours dans un château. Je sais que le duc de Beaufort avait découvert quarante façons différentes de s’échapper du château de Vincennes. Quant à moi, je n’ai trouvé qu’une seule, qu’une bonne façon d’arriver à Vincennes : la littérature.

Traduction : Thomas Steinmetz

Texto en español

Una buena manera de llegar a Vincennes
Karla Suárez

La tarde en que al duque de Beaufort lo encerraron en el castillo, él dijo a los guardias que no estaba preocupado, porque tenía pensadas cuarenta maneras distintas de escapar. El tiempo pasó y nadie creyó en sus palabras, hasta que un buen día, Beaufort, gracias a la ayuda de algunos amigos y a la inocente complicidad de su carcelero, puso en practica una de aquellas ingeniosas maneras y logró huir de su prisión en el castillo de Vincennes.

La primera vez que yo vi este nombre: Vincennes, fue justamente cuando leí la fuga de Beaufort, que se narra en Veinte años después, la novela donde Alejandro Dumas continúa con las aventuras de D’Artagnan y mis queridos mosqueteros. La verdad es que yo siempre quise ser un mosquetero. También es cierto que me enamoré de D’Artagnan, pero hasta hubiera sido capaz de renunciar a su amor si fuera condición para ser admitida como el quinto: Athos, Porthos, Aramis, D’Artagnan y yo, todos para uno y uno para todos. Juntos hubiéramos podido vivir infinidad de aventuras. Pero nací fuera de época, así que ni mosquetero ni siquiera el capitán Tormenta de Salgari que también me gusta tanto, nada, no me quedó más remedio que conformarme con los cuatro años de esgrima que practiqué cuando estudiaba en el liceo y la lectura de estas novelas de aventuras, que me hacían soñar, cabalgar por los bosques europeos tan distintos de mi geografía caribeña, luchar contra los malos y, cual si fuera el duque de Beaufort, idear sino cuarenta, al menos una manera, tan solo una, de llegar y conocer los escenarios donde se movían mis personajes preferidos.

Así un buen día, hace diez años ya, me invitaron por primera vez al Festival America. Y llegué a Vincennes. Y estuve frente al castillo. Me sucede siempre algo extraño cuando llego a un sitio que conozco gracias a la literatura, es como si uno se quedara dormido leyendo, el libro cayera abierto sobre nuestra barriga y, de repente, los personajes empezaran a salirse de las páginas y a caminar por el cuarto y a seguir viviendo su vida, como si no pasara nada. Yo estaba allí y casi me parecía ver a Beaufort descendiendo por el muro hasta el foso para escapar. A mi alrededor alguna gente caminaba hacia el metro, otros se detenían a hacer fotos, pero yo permanecía callada para que nadie se diera cuenta de la fuga. Si no puedo ser mosquetero del Rey, sí lo seré siempre de la literatura.

Y es gracias a la literatura que he vuelto varias veces a Vincennes, siempre por invitación del Festival America. Así, poco a poco, he conocido algunos rincones, algunas personas, la librería Millepage que tanto me gusta, los cafecitos del centro y el maravilloso ambiente literario que se respira por las calles mientras dura el festival. Hasta este momento, mis impresiones se limitan a esos pocos días, pero este año va a ser distinto, porque durante cuatro meses voy a vivir aquí. Voy a ser “vincennoise” y eso me encanta. Aquí estamos mi gato y yo; él, Horacio Oliveira, que lleva el nombre de un personaje de novela del argentino Julio Cortázar y yo, que si me quitan los libros es como si me encerraran para siempre en un castillo. Sé que el duque de Beaufort inventó cuarenta maneras distintas para escapar del castillo de Vincennes. Yo encontré tan solo una, una buena manera de llegar a Vincennes: la literatura.

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