Justin Torres, chronique de janvier 2016

J’ai été invité dans un collège, ici à Vincennes, auprès d’élèves de douze ans. Ils avaient lu des extraits de mon roman et plus d’une fois, ils m’ont demandé pourquoi la mère dans le livre ne quitte pas son mari, homme violent et d’humeur changeante. J’ai répondu que la mère et le père étaient tous deux très jeunes, qu’ils avaient trois jeunes fils, qu’ils étaient très pauvres, qu’elle dépendait beaucoup du père, qu’en Amérique le système de protection sociale n’est pas à la hauteur, mais j’ai senti qu’il fallait que je sois aussi honnête avec eux sur une autre raison : parfois, on tombe amoureux de gens qui vous font souffrir. J’ai tellement l’habitude de parler de ce que j’écris avec des adultes, qui savent tous combien l’amour fait souffrir, et combien souvent ; combien ceux que nous aimons nous déçoivent ; combien souvent nous décevons ceux que nous aimons. Mais parler à ces enfants d’à quel point l’amour peut être compliqué me semblait une grande responsabilité, et j’ai donc avancé prudemment. J’ai pensé, je vais être honnête, je ne vais pas mentir, mais je ne vais pas non plus m’étendre sur la souffrance. J’ai parlé quelques minutes. J’ai trouvé que je m’étais assez bien sorti de cette question, et étais bien sûr que la question suivante serait plus facile.

Mais non. La question qui suivit était : Croyez-vous en Dieu ?

Oh, bon sang… mais je n’en sais même rien, pas vrai ? Les enfants avaient eu raison de poser la question, c’était une question intelligente, pertinente : il y a pas mal d’images symboliques dans le roman et à un moment les personnages, des garçons, ont le sentiment que Dieu les a abandonnés. Ils luttent avec les notions de bonté et de méchanceté. Mais c’était une question si absolument personnelle, et qu’on on ne m’avait jamais posée, dans les centaines de rencontres et de lectures auxquelles j’ai participé. C’est une question que j’ai à peine osé me poser à moi-même de rares fois dans ma vie. Alors j’ai fait une réponse vague, parce que si je ressens la présence de quelque chose comme dieu dans le monde, c’est seulement d’une façon très vague. C’est dans le miracle de la conscience humaine, des liens humains, de l’amour. Je ne fais en aucun cas partie d’une religion organisée, ce qui ne veut pas dire que je n’accorde pas de valeur au mystère et à la profondeur : j’ai connu la grâce. Je crois que c’est quelque chose comme ça que j’ai dit aux enfants. En tout cas j’ai essayé.

Mais ils n’en avaient pas fini avec moi. Ils m’ont demandé : Priez-vous ? Et si oui, pour quoi priez-vous ?

Ces enfants semblaient tenir à tout prix à déclencher en moi une crise existentielle. Et voilà, ils avaient réussi ; finalement une question à laquelle j’étais tout simplement incapable de répondre. Elle me paraissait trop personnelle ; il me semble que je prie, en effet, mais que mes prières sont une sorte d’aspiration à quelque chose qui ne s’exprime pas en mots. C’est-à-dire que le contenu de mes prières m’a toujours été inconnu. Il m’apparaît maintenant, tandis que j’écris cette chronique, que cela est probablement dû à une superstition dont j’ai hérité : Ne nomme pas tes espoirs, de crainte de les voir anéantis . Je ne sais pas d’où cela me vient, mais il a fallu que les enfants de Vincennes me demandent pour quoi je prie pour que je comprenne que j’étais rempli de prières non dites, de prières qui n’étaient pas formées de langage, et qui donc n’étaient pas exprimées.

Ceci est ma dernière chronique. Je quitte Vincennes dans une semaine. C’est le moment, je crois, de se débarrasser des superstitions. Aussi, en partant, je vous offre mes prières : pour cette jolie petite ville, que j’ai eu le plaisir d’appeler chez moi ces derniers mois.

Au revoir, Vincennes, je prie que tes marchés demeurent bourdonnants et féconds. Je prie que tes habitants demeurent amicaux, accueillants, chaleureux. Je prie que tu demeures plaisante, que tes rues, la nuit, demeurent calmes et paisibles, et que le matin elles s’emplissent des cris et des rires de tes enfants. Je suis tombé amoureux de ce lieu. Je me rends compte maintenant qu’une des réponses que j’aurais pu donner alors, était que je prie pour tout et tous ceux que j’ai jamais aimés, et donc, je continuerai de prier pour Vincennes.

Et à la suite des attentats, à la suite du premier tour des élections régionales, je prie aussi pour la France. Au moment où j’écris ces lignes, c’est dimanche soir, les résultats des élections sortiront bientôt. Je prie pour la sécurité de toute la France, et pour les réfugiés qui viennent ici la chercher ; je prie que la violence n’engendre pas davantage de violence, que l’intolérance n’engendre pas davantage d’intolérance, que la France repousse, résiste à ceux qui cherchent à terroriser, et aussi à ces politiciens qui cherchent à diriger par l’alarmisme et la division. Nous verrons. Peu importe ce qui advient, je continuerai de prier.

Adieu, pour le moment. Et merci. Merci ! Je peux dire le mot français, Au revoir , car je suis sûr de revenir bientôt.

Justin Torres

English text

I visited a school here in Vincennes in which the children were all aged twelve. They had read some sample chapters of my book and more than once they asked why the mother in the book did not leave her husband, a violent, mercurial man. I answered that both mother and father were quite young, with three young sons, that they were quite poor, that she relied on the father quite a bit, that in America our social welfare system is inadequate, but I felt I had to be honest with them as well about another reason: sometimes we fall in love with people who hurt us. I am so used to talking about my writing with adults, who know all about how much, and how often, love hurts ; about how our lovers fail us ; about how often we fail our lovers. But talking to these kids about how complicated love can be felt like a great responsibility, and so I tread carefully. I thought, I will be honest, I will not lie, but nor will I dwell on the hurt. I spoke for some minutes. I felt I had dealt with the question well enough, and felt confident that next question would be easier.

But no. Their next question was, Do you believe in God ?

Oh man… I don’t even know… do I ? The kids were right to ask, it was a smart, appropriate, question—the book has quite a bit of symbolic imagery in it and in one passage the characters, boys, feel abandoned by God. They wrestle with the nature of goodnesss and wickedness. But it was a question, so nakedly personal, I have never been asked, in all of the hundreds of readings and talks I’ve given. It is a question I’ve only dared ask myself a handful of times in my life. And so I answered vaguely, because if I do feel the presence or force of something like god in the world, it is only in a very vague way. It is in the miraculousness of human consciousness, human connection, love. Certainly I don’t follow an organized religion, but that doesn’t mean I devalue the mysterious and profound ; I have known grace. I think I said something like this to the children, I tried to at least.

But they were not finished with me. They asked, Do you pray ? And if so, what do you pray for ?

These kids seemed determined to spark an existential crisis in me. And, well, now they had succeeded. This, finally, was a question I simply could not answer. I felt it was too personal—I felt, in fact, that I do pray, but my prayers are a kind of nonverbal yearning. That is to say, the content of my prayers has always remained unknown even to myself. I had never dared to pray in sentences. It occurs to me now, as I write this chronicle, that this is probably due to some superstition I inherited - do not to give name to your hopes, lest they be dashed . I don’t know where I picked this up, but it was not until the children of Vincennes asked me what I pray for that I realized I was full of nonexpressed prayers, prayers unformed in language, and therefore unreleased.
This is my last chronicle. I am leaving Vincennes in a week. It seems like a good time to break with superstition. And so, in parting, I offer up to you my prayers, for your lovely village, which I have had the pleasure of calling home these last months.

Goodbye Vincennes, I pray that your markets remain buzzing and fruitful. I pray that your people remain friendly, inviting, warm. I pray that you stay cozy, that your streets at night remain quiet and peaceful, and in the morning they fill with the screams and laughter of your children. I fell in love with this place. One of the answers I realize now that I could have given then, was that I pray for everything and everyone that I have ever loved, and so I will continue to pray for Vincennes.

And in the wake of the attacks, and in the wake of the first round of regional elections, I am praying for France as well. As I write this, it is Sunday night, the election results will start to come in soon. I pray for safety for all of France, and for the refugees who come here in search of it ; I pray that violence not beget further violence, that intolerance not beget further intolerance, that France pushes back, resists, those who seek to terrorize, and also those politicians who seek to lead through fear-mongering and divisiveness. We shall see. No matter what happens, I will continue to pray.

So long, for now. And thank you. Thank you! I can use the French, Au revoir , for I feel certain I will be back soon.

Traduction : Dominique Chevallier

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