Justin Torres, chronique d'octobre 2015

Au marché de la rue de Fontenay

J’ai acheté une cuisse de confit de canard. J’attends de me faire un ami (ou une amie) français(e) pour l’inviter à venir dans mon appartement. Je lui montrerai cette cuisse de canard et il ou elle m’expliquera comment faire un cassoulet.
J’ai aussi acheté une poignée de tout petits oignons rouges qui avaient encore leur tige. Je les ai coupés fins et les ai ajoutés à un sandwich. J’ai pensé : Quels oignons ! Mon petit ami était venu me voir de Londres. Je lui ai aussi fait un sandwich, qu’il a mangé devant son ordinateur. Plus tard, il est venu à la cuisine pendant que je faisais la vaisselle.
"Mais quels oignons !" , a-t-il dit.

Sur le fait de donner de la voix et de rester silencieux

J’habite rue de la Jarry, juste au-dessus d’une école, ce qui fait que je n’ai pas besoin de réveil. Tous les matins, la cloche sonne et c’est l’explosion : les enfants de Vincennes passent les portes et arrivent dans la cour en hurlant. Ils n’arrêtent pas de hurler pendant l’heure qui suit. Même si je comprenais le français, il me serait impossible de distinguer des mots : à cette distance leurs éclats de voix me parviennent comme une masse, une sorte d’océan de sons percé de cris suraigus, comme ceux des mouettes. Sans doute y a-t-il là-bas en bas un gamin malchanceux qui se fait harceler (peut-être le même gamin malchanceux tous les jours), sans doute quelqu’un est-il tombé et crie de vraie douleur, un autre est-il tombé et crie de douleur imaginaire, mais pour la plupart, s’ils tombent ou s’ils se font taquiner, ils s’écrient de joie. La plupart de ces enfants sont débridés et délirants de joie. Dans ce bruit, il y a beaucoup de rires, beaucoup de terreur feinte, mais le message est le même : regarde-moi, par ici, me voilà, reviens, regarde, regarde, regarde, plus haut, plus vite, ouais, ouais, ouais ! Que c’est drôle d’être vivant, d’avoir une voix et de hurler – les enfants me rappellent cela, me réchauffent de cette pensée quand je suis au lit tous les matins.

Puis je me lève et je ferme la fenêtre

Ma joie à moi est le contraire de celle des enfants ; j’ai une voix que je garde pour moi tout seul. Je passe mes journées presque entièrement dans le silence. Bien que j’aie pris des cours de français pour préparer ma venue à Vincennes, ces leçons n’ont servi à rien. Si seulement tout le monde parlait très, très lentement, avec un accent américain et uniquement au présent, je comprendrais peut-être un peu quelque chose, mais le problème c’est qu’ici tout le monde parle français tellement françaisement . Enfin, bon. Votre langue est belle à entendre même quand on ne la comprend pas. Je m’assois au café et j’imagine que tout le monde autour de moi parle art et philosophie, ou haine et sexe, ou mort et solitude. J’imagine qu’on parle avec classe – vous donnez tous l’impression de parler avec classe – des choses qui comptent le plus. Et ainsi cette incapacité à parler me pousse-t-elle à un dialogue intérieur avec moi-même. Ce qui est bel et bon et nécessaire pour que j’écrive pendant que je suis ici.
En ce moment je lis, ce qui tombe bien, le Paris de Julien Green, dans lequel il écrit :

Pour un romancier, toute existence, fût-elle la plus simple, garde son irritant mystère, et la somme de tous les secrets que contient une ville a quelque chose qui tantôt le stimule et tantôt l’accable.

Bien sûr Green parle de déambuler dans les rues et d’imaginer les vies qui se déroulent de l’autre côté des murs, mais pour moi, ne pas connaître la langue fonctionne exactement de la même manière – ce mystère qui démange – oppressant, bien sûr, mais incroyablement stimulant. Oh, Vincennes, quelles conversations je t’imagine tenir au café et au marché, quelles vies je t’imagine vivre de l’autre côté des murs de la langue !

Sur le fait de se perdre et d’avoir l’air retrouvé

Je me suis aventuré dans le bois de Vincennes. J’ai loué un vélo et j’ai roulé, sans objectif précis, pendant quelques heures. Je n’avais aucune idée d’où je me trouvais : si j’arrivais à la lisière, je faisais demi-tour pour retourner dans le bois. Plus d’une voiture s’est approchée pour me demander son chemin. J’ai fait la même expérience les quelques fois où je me suis promené à pied dans Paris, les mains dans les poches, sans but particulier : les gens s’arrêtent et me demandent leur chemin. Je suppose que l’expression de mon visage quand je roule ou quand je marche, cette expression de résignation totale, paisible, à ma propre errance désorientée, à mon propre égarement – cette expression doit pour certains apparaître comme de la confiance, de l’orientation. Il y a sûrement quelque part une leçon à en tirer.

Sur les brumes et la pluie

J’étais content du beau temps presque estival de mes premières semaines, mais je suis encore plus heureux qu’à présent le temps ait l’air de résolument virer à l’automne. Ce matin, tandis que j’écris ces lignes, il fait gris, humide et venteux, ce qui va bien avec mon intention : passer plusieurs heures de la journée à la maison, à ruminer des pensées et à écrire. L’autre écrivain français que je relis (ou que je lis toujours ?) est Baudelaire. Il l’exprime ainsi :

Dans cette grande plaine où l’autan froid se joue,
Où par les longues nuits
la girouette s’enroue,
Mon âme mieux qu’au temps du tiède renouveau
Ouvrira largement ses ailes de corbeau.

Et sur ce, Vincennes, j’ouvre grandes mes ailes et je pars.

Traduction : Dominique Chevallier

English text

On the Rue de Fontenay Market
I bought a confit duck leg. I am waiting to make a French friend, and invite him or her up to my apartment. I will show them the leg, and then have them explain to me how to make a cassoulet.
I also bought a bunch of very small red onions with their stalks still attached. I sliced them thinly and put them in a sandwich. I thought, These onions ! My boyfriend was visiting from London. I made him a sandwich as well, which he ate in front of his computer. Later he came into the kitchen where I was washing the dishes.
“Those onions!” He said.

On Having a Voice and Remaining Silent
I live on the Rue de la Jarry, just above a school, and so I do not need to set an alarm. Each morning, the bell rings and the children of Vincennes explode through the doors and into the yard, screaming. They do not stop screaming for the next hour. Even were I to understand French, I would not be able to differentiate their words—from this distance, their screams reach me en masse, a kind of ocean of sound, pierced with gull-like, high-pitched squeals. Surely down in there, some unlucky child is being taunted (perhaps the same unlucky child every day), someone has fallen and cries out in real pain, another has fallen and cries out in imagined pain—but mostly if they fall or are teased, they cry out in joy. Mostly these children are unbridled and ecstatic. Much of the noise is laughter, much is feigned terror, but the message is the same: Look at me, over here, here I come, come back, look, look, look, higher, faster, hey, hey, hey ! What fun it is to be alive, to have a voice, and to scream—the children remind me of this, they warm me with this thought as I lie in bed, every morning.

Then I get up and shut the window.
My own joy is opposite to the children’s; I have a voice I keep all to myself. I spend my days almost entirely silent. Though I did take French lessons in preparation for my arrival to Vincennes, those lessons proved worthless. If only everyone would speak very, very, slowly, and with an American accent, and in the present tense, I might understand a little—but the problem is everyone here speaks French so Frenchly . Ah well. Yours is a lovely language to hear and not understand. I sit at the café and imagine everyone around me is speaking of philosophy and art, or sex and hate, or death and loneliness. I imagine they are speaking with style—you all look to be speaking with style—on the things that matter most. And so this incapacity of language pushes me inward into a dialogue with myself. Which is right, and good, and necessary, if I am to get writing done while I am here.
At the moment I am, fittingly, reading Julian Green’s Paris , in which he writes :
Pour un romancier, toute existence, fût-elle la plus simple, garde son irritant mystère, et la somme de tous les secrets que contient une ville a quelque chose qui tantôt le stimule et tantôt l’accable.  
Of course Green is writing about wandering the streets and imagining the lives lived behind the walls, but for me, not knowing the language functions in just the same way—the itch of mystery—oppressive, sure, but incredibly stimulating. Oh Vincennes, what conversations I imagine you to be having at the café and in the market, what lives I imagine you to be living beyond the walls of language !

On Getting Lost and Looking Found
I ventured to the Bois de Vincennes. I rented a bicycle and rode, directionless, for a couple of hours. I had no idea where I was—if I hit the perimeter I just circled back into the park. More than one car pulled up alongside me asking for directions.  I’ve had the same experience the few times I’ve walked around Paris with my hands in my pockets, without destination—people stop and ask me for directions. I suppose the look on my face as I cycle or walk, the look of utter, peaceful, resignation to my own aimless wandering, my own disorientation—this look strikes some as a look of confidence, of orientation. Surely there’s a lesson in there somewhere.

On Mists and Rain
I have been glad for some beautiful summer-ish weather during my first couple of weeks, but I am even gladder that the weather seems now to have turned decisively toward autumn. This morning, as I write this, it is gray and wet and blustery, and this suits my objective—to spend hours of the day at home, brooding and writing. The other French writer I am rereading (or always reading?) is Baudelaire. He puts it so :
Dans cette grande plaine où l'autan froid se joue,
Où par les longues nuits la girouette s'enroue,
Mon âme mieux qu'au temps du tiède renouveau
Ouvrira largement ses ailes de corbeau.
And with that, Vincennes, I open wide my wings and I’m off.

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