Comment devient-on poète pour mieux gagner sa vie ?

© Pascale Monnin

J’aurais aimé vous parler de vaudou et aussi de ma soirée chez Micheline, une bénévole des hautes sphères du festival America. J’aurais aimé vous parler de la Négritude, un mouvement littéraire et politique créé après la Deuxième Guerre mondiale par les intellectuels noirs Léopold Sédar Senghor, Aimé Césaire, Léon Gontran Damas, Birago Diop, René Depestre pour ne citer que les plus connus.

La Négritude, une Pensée en mouvement, avec des branches, des ramifications multiples, type césairien, senghorien, damassien. J’aurais aimé vous parler de tout cela, quand soudain est survenue une question qui a chamboulé tous mes plans, rendant ma chronique caduque. Anachronique, presque.

Enfin, ce n’était pas une question, plutôt quelque chose de l’ordre de la confidence. Dans le cadre du festival America, j’ai eu l’occasion d’animer entre autres choses un atelier d’écriture poétique pendant deux heures. À la fin de l’atelier, un participant a voulu me causer en aparté. Sa situation était des plus préoccupantes. Il voulait changer de métier. Rien n’est plus préoccupant que de vouloir changer de métier. Mais, dans ce cas précis, l’intéressé savait ce qu’il voulait faire, mais la finalité de ses motivations me paraissait suspecte. «Je compte abandonner mon métier, m’a-t-il dit, pour pouvoir gagner ma vie en écrivant de la poésie.» Il m’a demandé mon avis en précisant que j’ai de l’expérience en tant qu’auteur et que mon conseil pourrait l’aider. Comment répondre à une question si délicate sans décevoir ? C’est une question qui fait appel à mon éthique et moi je voulais lui parler d’esthétique…

À l’expression «gagner sa vie», j’avoue ne pas savoir trop quoi répondre. Personnellement, je ne gagne pas du tout «ma vie» en écrivant de la poésie. L’ironie du sort, en parlant de la vie, c’est que je n’arrive toujours pas à la perdre. C’est au moins quelque chose de gagné, ou plutôt de pas complètement perdu.

Comment gagner sa vie en écrivant de la poésie ? J’ai répondu à X que la poésie peut être tout dans une vie, mais qu’elle ne permet pas de faire bouillir la marmite. Si la poésie s’opère en soi par combustion, le reste importe peu. Moi, je pense que ce n’est pas grave de griller sa vie pour sauver sa peau de poète.

J’ai pris l’exemple de Rutebeuf, de Carl Brouard (poète haïtien), de Rimbaud, d’Artaud et bien d’autres suicidés de la société qui ont construit une œuvre inoxydable dans la crasse. La liste est longue. Mais, je me suis rendu compte que j’ai parlé, peut-être trop vite. X serait-il un révolutionnaire qui va tourner une fois pour toutes la page d’infortune de tous les poètes maudits ? À tort peut-être, je n’ai pas su prêter plus d’attention aux préoccupations de X pour bien cerner, mieux discerner la formule magique. Il doit avoir un peu de raison et de bon sens pour voir d’emblée briller sa vie plus loin que l’horizon. Qui a dit qu’un poète doit mourir pauvre ?

J’ai raté ma chance en laissant partir mon interlocuteur sans lui accorder plus de temps pour conjuguer ses peurs et ses envies de poète qui voudrait avancer vers les filles, les poches pleines de poèmes et de fric.

Comment peut-on gagner sa vie en écrivant de la poésie ? Je suis assis très inquiet sur la place, derrière la mairie. Les fantasmes et les préoccupations de X me travaillaient comme un ténia. Sur la place, je voyais passer des enfants suivis d’un couple d’adultes s’accordant à l’unisson pour conduire une poussette. Qu’est-ce qu’il y a d’enfants à Vincennes et parmi eux combien de comptables, de médecins, d’ingénieurs, d’interprètes, de libraires, d’architectes, de policiers, de gangsters ou de poètes futurs ?

Plus loin sur la place, je voyais passer une jeune femme sur de longues jambes, elle tenait d’une main un épagneul en laisse, et dans l’autre main, un livre en très mauvais état, Les Fleurs du mal. La jeune femme portait des lunettes noires, son épagneul la devançait de quelques mètres et elle tirait affectueusement la laisse pour rappeler l’animal à l’ordre. La jeune femme n’était pas belle pour un sou, mais elle avait du chien, avec son Baudelaire tout froissé dans sa main gauche.

Il y avait une telle gratuité chez cette femme et l’animal qui tournait autour d’elle, qu’ils étaient tous les deux comme dans un film muet réveillant chez le téléspectateur tous les silences demeurés enfouis depuis longtemps. Entre les deux, tout un pont de douceur. Une romance sans parole. Cette image volatile, saisie en un instant, a parfumé toute mon âme de poésie. Je quittais la place d’un bond pour écrire à X et lui dire que, peu importe où il se trouve, je suis devenu en un instant dans le sillage de ces deux complices unis dans leur bulle qui se dilue au loin dans l’air, le poète éphémère le plus riche du XXIe siècle.

James Noël

 

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