Chronique #2, octobre 2008

Je fouille dans ma mémoire et je retrouve des anecdotes liées à la négritude. Emmené par une amie à dîner chez ses voisins, j’ai rencontré un grand Martiniquais. Il s’est dit martiniquais et pas français, ce qui m’a rappelé un jeune banlieusard d’après les événements d’automne 2005.

Celui-ci, en parlant de la police, disait effectivement : « Ils viennent ici depuis Le Raincy ou Livry, là-bas où habitent les Français. » Mais lui aussi était français. Né en France, il a toujours habité en France. Mais à ses yeux, il y avait une différence entre eux – les Français – et nous – les immigrants. (J’imagine qu’il se considère comme un immigrant. Au moins, il ne se voyait pas comme un Français.)

Mon monsieur martiniquais me disait quasiment la même chose, qu’il y avait une distance et une différence entre eux – les Français – et nous – les Antillais.

Une petite digression : récemment je suis allé passer plusieurs semaines en Guyane. Je suis parti de là-bas avec la sensation que les gens d’outre-mer sont très schizophrènes. Ils ne savent pas s’ils sont français ou guyanais, sud-américains ou européens, ou s’ils s’identifient selon leurs propres communautés : hmong, chinois, libanais, parmi d’autres. Cela m’a provoqué la question : qu’est-ce qu’un Français ?

Après le dîner ce soir-là, mon ami de Martinique me racontait son arrivée en France à l’âge de 11 ans. Très jeune et très vite, il a senti qu’on le regardait d’un oeil soupçonneux chaque fois qu’il entrait dans un magasin, chez le boulanger, dans une charcuterie.

Fan de films western de John Wayne, il décide un jour de marcher comme un cowboy et de parler avec l’accent d’un Texan. La blague terminée il s’est aperçu tout de suite que les yeux des gens avaient changé. Il n’était plus un petit nègre martiniquais. Il était un Américain. Et cela a tout changé. Dès lors, à chaque rencontre avec les Blancs, il adoptait son attitude américaine. Et moi qui fais tout ce que je peux pour perdre mon accent anglo-saxon lorsque je parle français. Mince !

Mes amis se moquaient de moi, en disant : « Il vaut mieux que tu gardes ton accent et que tu restes au moins un peu américain. On ne méprise pas les Ricains. »

Encore une fois et plus loin dans la mémoire. Une nuit où je faisais du stop au milieu de nulle part en Normandie. Au milieu de nulle part, en pleine nuit, un Noir dans le noir à côté de la route départementale vers Paris. Et un flic.

Il s’est arrêté, bien évidemment, et il a demandé mes papiers.

C’était mon premier contrôle. Jeune, naïf peut-être, j’ai sorti mon passeport – américain. Si – et je ne peux pas dire si c’est vrai ou non –, mais s’il était moins que correct avant, il était plus que correct après qu’il a vu le passeport – américain.

Ce que je raconte dans le livre que je suis en train d’écrire, c’est que les Normands ont longtemps eu une affection pour les Américains, en tant que libérateurs. Peut-être cette optique existait-elle toujours. Je ne lis pas (pas souvent) les pensées des autres, et ne sais pas ce qu’il avait en tête.

La guerre (quoiqu’il n’ait pas été très âgé, les histoires passent entre les générations), la richesse américaine, le pouvoir. Tout ce que je sais, c’est qu’il a été extrêmement gentil. Même trop. Il voulait causer un bon moment, alors que je préférais continuer mon voyage à Paris. Il commençait à faire froid. Et il n’avait même pas la politesse de m’offrir de me déposer cinquante ou dix ou vingt kilomètres plus loin.

Il se peut qu’il ait été comme ça – bavard, gentil. Il se peut qu’il se soit laissé influencer par le passeport et le fait que j’étais américain. Impossible de dire. Mais plusieurs années plus tard, à Vincennes, j’ai été arrêté encore une fois par la police. Contrôle des papiers.

Fauteur de troubles ? Pas moi. Provocateur ? Possible. Ou, tout simplement, Américain ? Certes.

Parce que, aux États-Unis, les flics n’ont pas le droit de demander des papiers.

Au grand carrefour où la rue de Fontenay rejoint le boulevard de la Libération et la rue du Commandant-Mowat, pendant que je traversais la rue, une voiture de police en civil est passée. Bien évidemment ils étaient policiers. Ça se voyait.

Au moment où ils me dépassaient, je me suis caché dans l’ombre d’un arbre. En même temps je me suis couvert la tête avec mon grand manteau. Tout de suite, la voiture a freiné, les quatre policiers ont sauté de la voiture et m’ont complètement entouré. Normal, je suppose, quand un homme se cache comme ça. Mais me faire montrer mes papiers, je ne voulais pas. D’abord je demandais les leurs, disant que n’importe quelle bande peut sauter d’une voiture et demander n’importe quoi. Il fallait me montrer qu’ils étaient la police.

Ils n’aimaient pas du tout mon attitude.

En même temps il faut dire qu’ils étaient très corrects, presque polis, vu les circonstances. Et même plus, lorsque je leur ai montré mon passeport américain et qu’ils en ont vérifié l’authenticité.

Peut-être, mes amis avaient bien raison, qu’il vaut mieux rester américain.

À suivre…

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