Chronique #1, septembre 2008

Après les événements de 2005 on a entendu que les banlieues de Paris étaient hasardeuses. À en croire la plupart des commentaires, on aurait plutôt pensé à une zone de guerre. En revanche, à visiter Vincennes, on pense forcément aux faubourgs de Paris – un joli mot, faubourg, et je me demande parfois combien parmi nous réfléchissent jamais au mot banlieue et à sa signification et son origine éventuelle.

Banlieue. Une zone sous la protection d’une ville jusqu’à une certaine distance ? Ou un lieu banni, peut-être. Ce qui n’est pas du tout le cas de Vincennes. Moins de quatre kilomètres de la place de la Nation (quatre kilomètres ; la fameuse lieue du Moyen Âge), la ligne 1, le RER A, Vincennes a tous les avantages de Paris à deux pas. Je me souviens bien de ma première visite à Vincennes il y a peut-être une quinzaine d’années. Avant, les banlieues ne se montraient pas sur mon écran radar. Maintenant je trouve cela étrange pour quelqu’un qui aime passer son temps libre à Paris et surtout pour quelqu’un comme moi qui aime voyager partout en France et qui ai visité presque chaque région et chaque petit coin, étrange de ne pas vouloir tout connaître, même les banlieues. Mais je crois que, comme la plupart des touristes, je n’ai jamais visité les banlieues parisiennes puisqu’il y avait Paris. Je n’y ai même jamais réellement pensé avant les événements de 2005. On aurait dû poser la question aux hôteliers d’EuroDisney avant le commencement de construction : pourquoi passer la nuit dans un hôtel à Marne- la-Vallée alors que tout Paris se situe à une petite trentaine de kilomètres, moins d’une heure en RER de Châtelet. Lorsqu’on a Paris à ses pieds, pourquoi se loger à Marne-la-Vallée, ou bien même pourquoi aller visiter les banlieues.

Cette optique a changé pour moi lorsque j’ai reçu une lettre d’une vielle dame, Janine L., qui habitait Vincennes et qui avait lu mon premier bouquin Mississippi Solo . Aucune idée de comment ou pourquoi elle l’avait cherché ou retrouvé, sauf un amour profond pour les États-Unis et pour la langue anglaise. Elle était, en effet, professeur d’anglais et son ex-mari avait pour projet un voyage à vélo le long du fleuve Mississippi. Elle avait trouvé Mississippi Solo extraordinaire et voulait me le dire. En même temps elle a eu envie de me montrer une traduction qu’elle avait faite d’une section de mon livre. Bizarrement, lors de mon passage suivant à Paris je suis allé lui rendre visite pour qu’elle puisse me la donner. Je dis « bizarrement » mais en fait je fais ce genre de choses tout le temps. Janine est devenue une très bonne amie.

De la ville de Vincennes, je me souviens très peu. Le château, bien évidemment. Le bois. Le RER – c’était la première fois que je l’ai jamais pris. La mairie. Et le sentiment un peu étrange d’être en même temps à Paris et dans une petite ville de province.

Ce dont je me souviens le plus c’est de la fille de Janine, qui rendait visite à sa mère en même temps que moi. Pendant les quelques jours que j’ai passés chez elles – prolongés, j’en suis certain, grâce à la présence de Geneviève – elle était mon guide, mon compagnon, et surtout ma copine de resto. C’était elle qui m’a fait découvrir la merveille qu’est le confit de canard. Un après-midi elle m’a invité à manger dans un petit bistrot pas loin de la Mairie.

Plus maintenant, mais c’était, elle m’a expliqué, un repas mangé traditionnellement en hiver. Il faut prendre la graisse de canard ou d’oie et puis faire cuire au four les cuisses dans cette graisse doucement et pendant des heures.

Je l’ai écoutée et ne pouvais pas imaginer manger une telle chose – une cuisse d’un canard ou d’une oie, qui est déjà assez grasse, et que l’on cuit dans la graisse. Mais ça, jusqu’à ce que je l’aie goûté. Pour lui faire plaisir, j’ai commandé ce qu’elle appelait une spécialité de la France d’autrefois – qu’elle aimait pourtant.

Jusqu’à ce jour-là, la cuisine française était pour moi une affaire de raffinement. Penser à la cuisine française, c’était penser à la Tour d’Argent, au Grand Véfour, aux restaurants étoilés. Mais effectivement la vraie cuisine française était aussi cette cuisine-là, rustique, goûteuse et très simple. Je ne peux pas dire avec certitude, mais je crois que c’est dans ces jours-là que je suis tombé complètement et définitivement amoureux de la France – la vraie France, pas la France des touristes. Bien sûr, être dans la compagnie d’une très jolie jeune femme ne gâchait rien. Mais plus même que cela, c’était une visite à une autre partie de Paris et de la France que je ne connaissais pas vraiment avant. Et le tout, à travers la cuisine. Bien sûr.

Plus tard au cours de cette même visite, j’ai eu l’occasion de voir un autre côté des banlieues. Une nuit, j’ai été arrêté par la police.

À suivre… Eddy Harris

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