Chronique #4 de Charles d'Ambrosio

Notre groupe d’écriture vincennois s’est réuni pour la dernière fois, et cela m’a fait réfléchir à ce que représente un groupe.

Pour moi, découvrir les livres, cela a été découvrir un groupe. Une tribu. Avant, il y avait ma famille ; elle était vaste et formait une sorte de tribu, mais c’était une bande plutôt solitaire, et brisée, et je savais qu’il me fallait autre chose. En fait, je n’arrivais pas à trouver comment quitter ma famille ; or dès l’âge de seize ou dix-sept ans, j’ai compris qu’effectivement, je devais les quitter, que je le veuille ou non, mais pour aller où ? Je me suis retrouvé à fureter dans des livres, à la recherche d’une réponse, et c’est au travers des livres que j’ai découvert deux, trois autres personnes qui avaient aussi lu un peu, qui trouvaient une nécessité impérieuse à la chose écrite – roman, nouvelle, essai – et qui éprouvaient le besoin d’en parler. Cela m’a complètement abasourdi, ne serait-ce qu’à cause du fait que la lecture me semblait une activité personnelle, intime, isolante. En réalité, je soupçonnais en secret que mon intérêt pour les livres était une forme d’échec. Être si jeune et si renfermé ? Cela ne paraissait pas une manière bien vigoureuse d’affronter le monde.

Et pourtant la lecture, cette activité solitaire entre toutes, remplissait une fonction sociale énorme. À l’époque, je ne comprenais pas tout à fait ce fonctionnement, et j’allais de l’avant, à l’aveugle, de librairie en librairie, je lisais romans et nouvelles sans ligne directrice et de temps en temps, je rencontrais des gens. Je ne savais pas vraiment que j’allais me mettre à écrire, et le fait de lire ne faisait pas partie d’un grand dessein, d’une destinée que j’imaginais être la mienne. Je voulais tout simplement parler des choses dont on peut parler quand on lit. La lecture est devenue mon quartier, dans un sens, et là, je passais mon temps à rencontrer des gens : « Vous habitez dans le quartier, vous aussi ? » je rencontrais quelqu’un, on bavardait, on se trouvait les mêmes connaissances imaginaires : Jay Gatsby, par exemple, Billy Pilgrim, Nick Adams ou Huck Finn1 ; ou bien on avait voyagé dans les mêmes lieux de romans, au Montana, dans le Mississippi, dans la péninsule nord du Michigan… Au bout d’un moment, à travers les livres, on découvre qu’on partage des souvenirs, des expériences, des histoires avec de parfaits étrangers !

La lecture m’a fait voyager dans beaucoup d’endroits, certains réels, la plupart imaginaires, mais elle m’a toujours ramené à cette chose qu’elle était censée remplacer, un sens d’où était chez moi, une identité tribale, une façon nuancée d’appréhender ceux qui m’étaient proches, où que je les rencontre. Non pas que ça se soit passé dans des lieux très reluisants : je les trouvais dans des écoles, des bars, des soirées, dans ces drôles de petits cafés qui commençaient à fleurir partout à Seattle. J’ai entendu tout un tas de poèmes effroyables à un endroit qui s’appelait Penny University où la moitié des lecteurs étaient des fous qui n’avaient nulle part ailleurs où aller. Les nuits “micro ouvert”, nombre de poètes se levaient, sortaient de leurs poches des serviettes en papier usagées et récitaient des chapelets de mots complètement détachés de tout sens, et souvent aussi de toute syntaxe. Mais je restais toujours jusqu’au bout, et effectivement, il arrivait que les seules personnes encore présentes dans le café, à la fermeture, au bout de la nuit, ce soit moi et quelque dingue avec des paquets de serviettes en papier gribouillées. Mais tant qu’il y avait quelqu’un qui parlait, il y avait quelqu’un pour écouter. C’était une communauté.

Pour finir, j’ai dû trouver un moyen de perdurer dans ce monde pour toujours, et c’est alors que je me suis mis à écrire. Au contraire de nombre de mes contemporains, je crois au pouvoir du moment de révélation, et à son rôle dans la nouvelle : une soudaine présence, une manifestation de ce qui était caché jusqu’alors. D’une manière très réelle, cette révélation marque le plus grand voyage de l’œuvre : un voyage qui mène d’une vague note, d’une humeur mal définie, d’un souvenir agité, ou d’un espoir flou à une nouvelle accomplie, à quelque chose qui se voit, qui apparaît soudain. C’est cette chose vague, inconnue qui devient manifeste. On dirait un miracle. Et c’est quelque chose que je n’ai jamais eu besoin de mettre en doute, ce fait que lorsqu’on écrit, on essaie presque toujours d’écrire sur ce que l’on ne connaît pas. Après tout, les écrivains sont des gens pour qui écrire est difficile. Et pourtant on s’accroche, on creuse là où on ne sait pas, là où on ne comprend pas, on creuse cette chose qui n’a pas de forme, jusqu’à ce qu’un jour elle apparaisse, aussi parfaitement formée et concrète qu’une cloche, ou qu’une pierre, et elle prend sa place dans le monde. On le sait, on le sent, on en est absolument certain, mais il manque quelque chose. Et, pour cerner la nature de ce qui manque, je voudrais partager avec vous une citation que j’aime énormément, d’un poète italien, Eugenio Montale, que je tire d’un texte qui s’intitule La Seconde Vie de l’Art . « Un fragment de musique, de poésie, une page, un tableau prennent vie dans l’acte de création, cependant leur vie n’est complète que lorsqu’ils circulent, et peu importe que cette circulation soit vaste ou restreinte : à proprement parler, le public peut ne consister qu’en une seule personne, pourvu que ce ne soit pas l’auteur lui-même. »

Le voyage qui m’a finalement amené à notre atelier d’écriture vincennois a été de cet ordre, une découverte de tous ces gens merveilleux, qui venaient de tous les horizons, et qui tous se sont promenés entre les rayonnages d’une librairie, pour finir par se rencontrer.
Vous êtes tous dans mon cœur.

Charles d'Ambrosio
janvier 2010
Traduction : Dominique Chevallier.
1. Note de la traductrice : Héros respectivement de Gatsby le Magnifique de F. S. Fitzgerald, de Abattoir 5 de K. Vonnegut, des Aventures de Nick Adams d’E. Hemingway et des Aventures de Huckleberry Finn de M. Twain.

English text

Our Vincennes Writing group met for the last time and that got me thinking about the value of groups.

My discovery of books was the discovery of a group. A tribe. Prior to that I had my family, which was big and formed one kind of tribe, but it was kind of a lonely, broken gang and I knew I needed something else. In a way, I couldn’t figure out how to leave my family, but by the time I was sixteen or seventeen I understood that, like it or not, I was indeed leaving them, and where would I go? I found myself hunting around for answers in books and through books I discovered a couple of other people who had read a little and felt some urgency about novels and poems and essays and wanted to talk about them. This came as a complete surprise to me, if only because reading, as an activity, had seemed rather private and isolating. In fact, I secretly suspected that my interest in books was a form of failure. To be so young and so withdrawn? It didn’t seem like a particularly robust way to face the world.

And yet reading, that most solitary of activities, had a huge social function. At the time, I didn't fully understand how it would work, and I just kept on, blindly visiting bookstores, reading novels and stories without much guidance, and, now and then, encountering people. I didn’t really have any idea that I was going to write, and my reading wasn’t part of some grand plan, some destiny I imagined for myself. I simply wanted to talk about the things that you could talk about if you read books. Reading became my neighborhood, in a way, and I kept running into people there: “You live in this neighborhood, too?” I would meet someone, and we’d get into a conversation, and it would turn out that we knew the same imaginary people –Jay Gatsby, for instance, or Billy Pilgrim, or Nick Adams, or Huck Finn—or that we’d traveled to the same fictional places, to Montana, or Mississippi, or the Upper Peninsula of Michigan. After a while, through books, you discover that you share memories, experiences and histories with total strangers.

Reading would take me many places, some real, most imagined, but it always brought me back to the very thing it was meant to replace, a sense of home, a tribal identity, a nuanced appreciation for my people, wherever I encountered them. It wasn’t real picky. I found them in schools, in bars or at parties, in the strange little cafés that were just beginning to open all around Seattle. I heard a lot of terrible poetry at a place called Penny University, where half the readers were crazy people who had nowhere else to go. On open-mike nights many of the poets would stand up, pull a dirty napkin out of their pocket, and recite strings of words that they had written on the bus, words that were completely sprung from sense and often from syntax too. But I always sat through the whole show, and for sure, some nights, the only people still in the café at closing were me and some lunatic with wads of scribbled napkins. But as long as someone spoke, and someone else listened, it was a community.

Eventually I had to figure out how to stay in this world forever, and that’s when I started writing. Unlike many of my contemporaries, I believe in the power of the epiphany and its role in the short story : a sudden showing forth, a manifestation of what previously lay hidden. In a very real way the epiphany marks the furthest journey of the work, a journey that travels from a vague note or an obscure mood or a restless memory or a dim hope to a realized story, to something that shows, that suddenly appears. It is that vague, unknown thing made manifest. It feels like a miracle. And it is something I’ve never had to question, that in writing, almost always, you’re trying to write about what you don’t know. Writers, after all, are people for whom writing is difficult. And yet you stick with it, pushing at what you don’t know or understand, at that thing that has no shape, until one day it appears, as perfectly formed and real as a bell or a stone, taking its place in the world. You know it, you feel it, you’re as sure as you can be, but one thing is missing. And to capture the nature of that missing quality, I would like to share with you a quote I like a lot, from the Italian poet, Eugenio Montale, taken from an essay called “The Second Life of Art" : ”A fragment of music or poetry, a page, a picture begin to live in the act of their creation but they complete their existence when they circulate, and it does not matter whether the circulation is vast or restricted; strictly speaking, the public can consist of one person, so long as that person is not the author himself."

My eventual progress to our Vincennes Workshop was like that, a discovery of all these wonderful people, from all walks of life, all of whom wandered down the aisle of a bookstore, only to find each other.
I cherish you all.

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