Callan Wink, chronique de novembre 2017 : Trains

Trains

Je ne sais pas comment ça se fait, mais il semblerait que presque la moitié de mon séjour en résidence est déjà derrière moi. Ce mois-ci s’est écoulé dans un flou relatif de déplacements : Cork, Bruxelles, Oron, Lyon, Manosque, la Bretagne, Mayence en Allemagne plus quelques autres qui ne me viennent pas tout de suite à l’esprit. Cela m’a plu de me faire une idée du pays en dehors de la ville, et – peut-être le plus important – j’ai découvert que j’aime écrire dans le train. En fait, les heures que j’ai passées dans le train ont eu pour résultat les moments de concentration les plus productifs  de tout mon séjour en France.

Il y a quelque chose quand on voyage en train qui stimule la créativité. J’enfile mes écouteurs et le monde recule. La plupart du temps, je ne prends même pas la peine de me connecter à Internet, et j’évite ainsi l’élément de distraction de loin le plus insidieux. Les sièges sont confortables, en tout cas plus que ceux des avions (moyen de transport pendant lequel je me rends compte qu’il m’est impossible d’écrire) et le balancement même du train induit la relaxation. Si je me trouve en difficulté, que je lutte pour trouver le mot juste ou la direction dans laquelle engager mon histoire, il me suffit de regarder par la fenêtre, de voir le paysage qui défile pour ainsi éviter une terrible frustration. Quand je suis au bureau dans mon appartement et que j’ai du mal à écrire, j’ai parfois  l’impression que la pièce se contracte autour de moi, car je ne sais pourquoi, on dirait que rien ne magnifie davantage l’impression d’échec que les contours d’une pièce qu’on n’a pas pris le temps de décorer : un mur blanc nu comme un écran de cinéma sur lequel se projettent tous les doutes – est-ce que j’arriverai à bout de ce roman ? Et si j’y arrive, est-ce qu’il sera bon ? D’ailleurs, c’est quoi un bon roman ? Ces questions  ont moins de prise sur vous dans un train. Les scènes qui défilent par la fenêtre semblent substituer au doute la nouveauté  – regarde : une église, un vignoble, une autre église, je me demande quel est le nom de cette rivière, est-ce qu’elle est poissonneuse ? Etc. Et puis, au bout d’un moment, je reviens à mon texte, rafraîchi, comme si j’avais couru, et que je m’étais arrêté pour me désaltérer avant de repartir.

À ce stade, je suis convaincu que le train est le tremplin idéal pour le romancier. J’aime beaucoup traverser les petites villes dans lesquelles le train ne s’arrête pas. Pendant un court instant, on voit les maisons, les gens qui vaquent à leurs occupations, et déjà, on est passé et bien que l’on laisse la ville derrière soi, on emporte avec soi ces impressions éphémères. En train, on ne reste jamais assez longtemps au même endroit pour avoir une véritable appréciation de ce que recèle le paysage, mais on recueille ces aperçus alléchants qui permettent à l’imagination de s’envoler. Imaginer la façon dont les gens vivent leur vie, c’est cela le travail du romancier, et en train les occasions d’observer sont légion.

Là où je vis, au Montana, les trains passent régulièrement. Mais ce sont des trains de marchandises, la plupart transportent du charbon, du mazout, ou du grain, parfois même les immenses pales d’une éolienne, ou le fuselage d’un jet en partance pour l’usine Boeing de Seattle. Les trains sifflent trois fois à chaque passage à niveau et on entend leur sirène à des kilomètres à la ronde. Les trains de voyageurs ne traversent pratiquement plus que quelques coins de l’Ouest américain, et il y a encore des gens qui grimpent à bord des trains de marchandises. C’est interdit, bien entendu, mais parfois on les voit, en général un peu dépenaillés et salis par le voyage, qui sautent de l’arrière d’un fourgon à bestiaux au moment où le train ralentit pour traverser la ville. Je n’ai jamais sauté d’un train de marchandises, mais je connais des gens qui l’ont fait. J’ai tendance à penser qu’être accroupi à l’arrière d’un wagon de charbon n’est pas aussi favorable à l’écriture qu’être confortablement assis dans un siège inclinable de TGV, et pourtant, je ne peux que m’imaginer que les perspectives sont spectaculaires, et les choses vues, incomparables. Je devrais peut-être essayer un jour.

Traduction : Dominique Chevallier

English text

Trains

Somehow it appears that my residency is nearly halfway over. This past month has been a relative blur of travel—Cork, Ireland, Brussels, Oron, Lyon, Manosque, Bretagne, and Mainz Germany and a few others that I can’t recall at the moment. It has been nice to get a sense of the country outside the city, and, maybe most importantly I’ve discovered that I enjoy writing on trains. In fact, the hours I’ve spent on trains has resulted in my most concentrated and productive moments of work since I’ve been in France.

There’s something about rail travel that spurs creativity. I put my headphones on and the world seems to shrink. Most of the time I don’t bother to connect to the internet thus doing away with the single most insidious source of distraction. The seats are comfortable, more so than airplanes anyway (a mode of travel in which I find writing impossible) and the rocking of the train car itself seems relaxing. In moments of difficulty, when I’m struggling to find the right word or direction for my story to take, it’s easy to look out the window, see the landscape going by and in this way avoid major frustration. When I’m sitting in my apartment having a hard time writing it can feel as if the walls are closing in on me, for some reason it seems that nothing magnifies perceived failure like the confines of a room whose walls you haven’t bothered to decorate. A blank white wall like the projectionist’s screen upon which plays all your doubts—will I ever finish this novel, will it be any good if I do finish it, what is a good novel anyway ? These questions don’t appear to have as much power on a train. The scenes passing by the window seem to do something to displace moments of doubt with novelty—look there’s a church, there’s a vineyard, there’s another church, I wonder what the name of that river is and if there’s any fish in it ? on and on. And then, after a certain point, I return to the story, refreshed, as if I’d been running and stopped for a drink of water before resuming.

At this point I’m convinced that a train is the perfect platform for a writer of fiction. I love passing through small towns where the train doesn’t stop. There’s a short moment in which you can see homes, people going about their lives, but then you’re through and although the town is left behind, you carry along your brief impressions. On a train you’re never in one place long enough to really get a true sense of what the countryside holds, but you get tantalizing bits and pieces that allow your imagination to start turning. Imagining the way people go about their lives is the work of fiction writers and on a train the opportunities for observation abound.

Where I live in Montana trains come through town with regularity. They’re freight trains though, most of them carrying coal or oil or grain, occasionally the large blades of a wind turbine or jet fuselages heading for Boeing in Seattle. The trains blow their horns three times at all the road crossings and you can hear these blasts for miles. Although the passenger trains no longer run through most of the West there are still people who ride the rails. It’s illegal, of course, but sometimes you see them, usually a bit ragged and dirty from travel, hopping off the back of a livestock car as a train slows through town. I’ve never jumped a freight train, although I know people who have. I’d venture to guess that crouching on the back of a coal car wouldn’t be as conducive to writing as sitting in a plush recliner on a TGV,  however,  I have to imagine the views are spectacular, the things you might see, surprising. Maybe I’ll try it someday.

 

 

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